LES GRANDEURS D'UNE MINUTE
Assurément, l'envieux de Zadig n'est pas mort sans laisser une nombreuse postérité. On ne saurait croire le nombre de bonshommes jaloux de la prospérité d'autrui.
On envie le latin de Jules Janin,
Les couplets de Clairville,
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^ La voix de la Patti, L'esprit d'About,
Et môme la «robe de satin pourpre de Thérésa, la diva de FAlcazar... comme si tout le monde, dans ce théâtre de la vie, où, avec de bons yeux, on doit bien voir de partout, pouvait être placé sur les premiers bancs.
Cela me semble souverainement injuste pour deux raisons :
D'abord, il est bon que les dernières places, voire môme les strapontins, ne restent pas inoccupées. -
En dernier lieu, si chacun de nous cherchait bien, il se souviendrait d'avoir eu son moment de pouvoir, de grandeur et d'élévation.
En effet, il vient un instant, un jour où le tentateur vous soulève et vous porte sur la haute montagne qui sert de base à tous les châteaux en Espagne.
■ De là, il vous montre les splendeurs de ce monde, étincelantes autour de lui.
Il vous exhibe les attrayants spécimens des biens périssables.
Et, procédant à la manière des marchands do vin qui veulent enlever la clientèle, il vous laisse parfois humer quelques gouttes du philtre des vanités.
J'ai eu mes moments splendides, moi qui vous parle.
Hélas! ils n'ont pas longtemps duré!
C'est égal, si je ne me suis pas complètement grisé avec ce nectar de l'orgueil, je n'en ai pas moins bu, sans m'étourdir, les bouteilles d'échantillon.
Non! vous ne vous douteriez jamais à me voir, aujourd'hui, souple d'échiné, humble de cœur, résigné comme un actionnaire de la Chaudronnerie, à quels honneurs je fus admis. Ils ont moins duré
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que les roses de Malherbe ou les amours de Riche-* lieu.
Ils ont existé une minute à peine...
Mais n'est-ce rien que soixante secondes de gloire?
Il n'en faut pas davantage aux frères Pereire pour déplacer un million, — à Méry pour improviser un sonnet, — au pécheur repentant pour obtenir le pardon céleste.
Procédons, s'il vous plaît, par ordre, afin de ne pas nous perdre au milieu des nombreuses dignités dont j'ai été revêtu :
J'ai amené le quine à la Loterie de France.
Cinq beaux numéros du tirage de Lille, en 1829, choisis par moi et sortis ensemble , dans l'ordre qu'il m'a plu de déterminer... Une portière qui eût risqué trente sols sur ces chiffres bienheureux eût fait couler le Pactole dans sa loge... Je ne gagnai qu'un rhume dans la salle mal chauffée de la mairie... J'avais, grâce à mon jeune âge, été tout bonnement chargé par l'autorité de tirer les numéros de l'urne du destin.
J'ai commandé en chef les troupes françaises.
En entrant le premier, après une heureuse campagne, comme caporal d'avant-garde, sur le sol étranger — à trois cents pas de l'armée dont j'étais le premier éclaireur — pendant le temps d'un ra et d'un fia — mes sardines rouges ont représenté le drapeau de la France et son omnipotence militaire. — La tête de colonne me marchait malheureusement sur les talons. Je n'eus pas le loisir de me faire payer la goutte... par le corps diplomatique.
J'ai été l'intime du grand Frédéric.
Sa Majesté prussienne a daigné me donner de
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précieux détails sur la façon dont Arouet l'avait subjuguée, détails qui manquent évidemment au Roi Voltaire de M. Arsène Houssaye. Elle voulut bien me dévoiler la chronique secrète du château <ie Sans-Souci, causa de Rousseau et de d'Alembert et s'informa si l'Académie française existait encore. J'eus le malheur de lui demander si Fréron faisait un feuilleton dans les journaux de l'autre monde... Le médium demeura muet... car c'est grâce au magnétisme que j'avais l'honneur insigne d'une audience particulière.
J'ai été millionnaire..»
Le temps que mit un riche banquier allemand à chercher son porte-monnaie pour payer une voiture de place qui le menait à la Bourse.
Il me donna à tenir son portefeuille garni pour solder les liquidations, et dans lequel les billets garât faisaient entendre un frou-frou plus doux que la plainte amoureuse du pigeon ramier... En un clin d'oeil, je fus entouré de banquiers m'offrant des comptes-courants, de courtiers de Bourse sollicitant mes ordres... Les femmes me souriaient en passant... Les diamants des joailliers voisins faisaient des clignements d'étincelles pour m'attirer vers leurs montures d'or... La rue Vivienne tout entière semblait m'appartenir... quand le capitaliste me reprit mon précieux fardeau.
« N'y a-t-il rien pour les frais de garde? soupirai-je.
— Fous me tevez, au gondraire, dit le Crésus avec un fort accent germanique, et en homme qui connaît son Barème, la somme de tix sentimes : c'est, l'indérêt lécal d'un million par chaque minute de possession. »
è^ ANTHOLOGIE DU JOURNALISME
Je suis monté sur un trône.
En juillet 1830, des gamins sortant d'un palais envahi promenaient, avec force clameurs, un fauteuil doré. Je grimpai, une tartine de raisiné à la main, sur ce siège où brillaient des fleurs de lis. Je fus, durant une minute, monarque de fait. Je rêvais déjà une liste civile, courtisans, pages et garde d'honneur... Un camarade me donna, un crocen-jambe : il était temps, sur ma foi; je l'échappai belle. Un seconde de plus, on me demandait de reviser la charte.
J'ai été officier de la Légion d'honneur.
Un soir d'hiver, j'allais avec le baron Taylor, ce noble vieillard, dévoué, charitable, infatigable dans ses œuvres de bienfaisance, visiter un confrère malade à l'hospice Dubois. Je grelottais de tous mes membres.
Le baron ôta son pardessus et me le jeta sur le dos.
Arrivé à destination, tous les fronts se découvraient devant moi, et la sentinelle rentra, en me voyant, la main dans le rang pour me faire honneur.
Je cherchai un moment ce qui me valait ce& témoignages de considération. C'était bien simple : le paletot du baron, qui réchauffait depuis une minute mes épaules engourdies, portait à la boutonnière la rosette écarlate.
Revenu des gloires de ce monde, après avoir eu mes phases mémorables, je vis philosophiquement de souvenirs, sans protester contre l'inégalité des conditions.
J'ai été grand et vénéré.
Les ouvreurs de portières du bal de l'Opéra m'ont appelé mon prince.
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Les dames, au temps où j'avais vingt-cinq ans, me disaient Votre Grâce.
Les revers m'ont trouvé le plus sérénissime des humains.
Et aujourd'hui que les années me poussent tout doucement à une obésité précoce, le titre d'eminence me reviendra de droit quelque jour, et ne saurait m'être contesté...
[Le Petit Journal, 1865.)
XAVIER AUBRYET
Xavier Aubryet — c'est Arsène Houssaye, qui, en l'accueillant à V Artiste lui avait imposé cet y dans son nom — représente une époque de la Chronique. Il se plaisait, se donnant volontiers des airs de capitaine Fracasse, en des paradoxes qui n'avaient parfois qu'une apparence d'originalité, mais qui étaient spirituels. « Si j'étais condamné à vivre avec vous, lui disait en riant un écrivain avec lequel il se rencontrait dans la rédaction d'un journal, j'achèterais Un revolver, et, au premier mot de votre part qui ne serait pas simple, je vous brûlerais la cervelle. » En raison de sa nervosité^ les Goncourt le comparaient à un chat dans un courant électrique. Causeur brillant , d'une verve pétillante y s'emportant en couplets épigrammatiques et en amusantes prosopopées qui développaient des idées toujours en contradiction avec celles qui étaient admises, il lançait des mots qui faisaient fortune.
Avec la vivacité qui lui était propre, le journaliste devait l'emporter chez lui sur le romancier. Il jeta sa fantaisie un peu partout. Ses feuilletons sur la vie parisienne , intitulés Lettres du boulevard des Capucines, eurent dans la Presse un vif succès. Il chercha à hausser le ton dans le Moniteur universel.
Gustave Claudin, qui fut son collaborateur au Mont-' teur, a dessiné d'Aubryet un piquant portrait, le montrant dans ses discussions avec Gambetta et Laurier, dans l'attitude d'autoritaire en politique, qu'il se donnait, mais qui n'altérait pas sa gaieté. 11 s'était amusé à reprendre, après Henri Monnier, le type de M. Prudhomme. Ainsi, M. Prudhomme, voyant la mer pour la première fois, s'écriait : « Une telle quantité d'eau frise le ridicule. » Il avait éci'it, toujours dans la langue de M. Prudhomme, un précis d'histoire de France qui com» mençait ainsi ; « Quand Pharamond ceignit la tiare, la
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France était une vaste solitude paludéenne, plus propre aux ébats des canards sauvages qu'au fonctionnement régulier des institutions constitutionnelles. »
La fin de Xavier Aubryet, qui avait été si vivant, fut un martyre de six ans. Atteint d'une affection de la moelle épinière, il devint paralytique, puis aveugle. Couché sur le flanc, pelotonné sur lui-même, souffrant mille morts en un seul jour, il avait fini par ne plus avoir forme humaine. Philibert Audebrand a conté ce détail tragique que, lorsqu'il s'agit de l'ensevelir, il fallut lui faire un cercueil d'une structure inusitée.
Parmi ses livres, fort oubliés aujourd'hui, si son nom a survécu, on peut citer les Représailles du sens conf mun, la Philosophie mondaine, les Jugements nouveaux.