DIX ANS DE MOINS
... Etait-ce aussi une idée, ou plutôt une bonne consécration — un service, enfin, à rendre à nos toujours belles lectrices — que de prévenir non pas seulement celles qu'eût chantées Balzac, mais aussi, et surtout, celles qui ont eu trente ans, de les prévenir, dis-je, que rien n'est plus grave pour l'effet de leur beauté, soit réelle, soit apparente, que de savoir s'éclairer?
C'est que, en vérité, cette question d'éclairage doit être, pour toute femme passée du mauvais côté de la trentaine, le principal artifice de la coquetterie. Aussi, ce qui vient d'être raconté à propos de cette dame de comptoir est-il à prendre eu concluant exemple et en sérieuse considération. Telle femme, qu'on le sache bien, perd ou gagne dix ans (et plus!) selon la façon dont les rayons lumineux frappent son visage.
Qu'elle redoute surtout, en sa maturité venant ou venue, la lumière oblique — ou celle d'en haut — qui effleure et fait jaillir outre mesure les parties saillantes du visage, en remplissant d'ombre tout ce qui est — même imperceptiblement — en retraite ou en arrière-plan. Cette rafle de la lumière sur les traits constitue toutes les difficultés d'une opération d'art que bon nombre de femmes, avec raison, i'edoutent : la photographie. C'est en effet l'éclairage qui fait que les portraits féminins fabri-
qués par le soleil sur le papier chimique sont pres-« que toujours une charge... et, parfois même, une caricature de la personne vivante. Si les photographes s'attachaient soigneusement, avec l'aide de réflecteurs habilement combinés, à éclairer les femmes (les hommes aussi!) soit de face, soit de troisquarts, — et de côté surtout, non par en haut — presque tout portrait serait en faveur de l'original, car il le fixerait dans des conditions exceptionnellement flatteuses où les hasards de la vie remuante, ambulante ne sauraient maintenir coquettement le modèle.
Il y a des femmes, à Paris, qui ne vont jamais, du moins aux heures des rencontres mondaines, au Palais de l'Industrie, aux musées, aux expositions de fleurs ou de tableaux, parce que la lumière y tombe implacablement d'en haut, et qu'elle leur laboure impertinemment le visage de sillons, pour ne pas dire de rides. Ces mêmes femmes prudentes, qui connaissent la puissante influence du mode d'éclairage sur leur beauté, n'entrent même jamais dans une serre dont la voûte seule laisse tomber le jour. On pourrait citer une brillante étrangère qui a fait quelque sensation aux bals travestis de l'an dernier, et qui avait vivement exprimé le désir de visiter la galerie de tableaux de M. de Morny. Rendez-vous est pris avec quelques personnes : l'éminent amateur veut bien faire lui-même les honneurs de son musée. On arrive; mais, au moment d'entrer dans la galerie, la belle (hum !) étrangère s'arrête, recule... se plaint d'un étourdissement, d'une brusque indisposition. On l'emmène dans ua salon voisin, on la fait asseoir, on lui offre des flacons de sels, mais elle veut partir et demande sa voiture. Elle part, en eff'et, taudis que les autres visiteurs admirent la galerie célèbre, qui est une des curiosités de Paris.
Or, ce qui était arrivé, vous l'avez deviné déjà : la dame, au premier coup d'œil, avait reconnu que la galerie de tableaux de M. le duc de Moriiy était éclairée par des châssis d'en haut, au lieu de l'être, comme elle l'avait sans doute supposé à tort, par les fenêtres du jardin. N'ayant ni voile ni voilette pour se défendre contre cette redoutable lumière tombant droit du zénith et ne pouvant ouvrir là l'ombrelle qui, dehors, peut toujours briser et "écarter les rayons si dangereux pour les ondulations du visage, elle vivait prudemment battu en retraite, prétextant ce mal subit. Etre vue, déplora-* blement éclairée, par le duc de Morny et toute la société... terreur ! Cette contestable beauté du Nord vivait fui.
Pendant les visites du matin, les femmes expérimîentées comme l'était cette princesse ou comtesse «exotique, se placent, autant que possible, droit en face d'une fenêtre, ou tout à fait dans Tombre» si une certaine houppe de cygne a trop enduit leur peau. Pour les réceptions du soir, elles ne consen-» tiraient pas à s'asseoir sous un lustre pour un empire... qui compromettrait Celui de leur beauté! «Iles affectionnent de dîner dans les maisons où une partie de l'éclairage est franchement posée sur la table, de façon à être frappées en tous sens et à hauteur de visage, ou à peu près, par les rayons lumineux.
L'hiver dernier, la comtesse R*** a ainsi coulé à fond la réputation de beauté qui avait devancé sa cousine dans le monde parisien, en prenant le soin, expert et perfide, d'éclairer toujours d'une façon désastreuse ce visage légèrement fatigué, mais qui pouvait aisément rayonner encore, habilement mis dans son jour. Elle envoya cette provinciale sans défiance au Salon pendant trois ou quatre jours de suite, à l'heure choisie où tout son monde était là.
Elle la plaça, à l'Opéra, sous le candélabre d'une des colonnes. Elle la fit tisseoir, à dîner, loin des lampes, de façon à ce que tout l'éclairage lui tombât du lustre. Aussi, au bout de huit jours, répétait-on partout :
« La baronne de P. « dû être bien jolie! » Pour ceux qui savent, la baronne est pourtant infiniment mieux que sa perfide cbusine. Mais la Parisienne sait s'éclaii^er et se faire habilement valoir. C'est à ce point que, si elle parcourt à pied ou en voiture découverte une rue étroite, — c'està-dire où la lumière tombe d'en haut, comme dans un musée, — elle a grand soin de baisser son voile ou de paralyser l'eUet de cette lumière impertinente et impitoyable en tenant son ombrelle ouverte comme un para-jour.
Donc, cire habilement ou maladroitement éclairée, c'est, nous le répétons, dix ans de plus ou de moins sur voire visage. Faites-y bien allenlion, ô chère madame, et acceptez les petites instructions que nous avons l'honneur de vous offrir, comme un cadeau d'étrenues. ,
[Le Monde illustré, 2 janvier 1864.)
Il y a des portraits bien différents de Jules Vallès, selon les périodes de sa vie agitée. Après de fortes études classiques, qui le destinaient à l'enseignement, il était venu de Nantes chercher à Paris le mouvement et le bruit, en y affrontant la misère. Quelques articles véhéments dans le Figaro bi-hebdomadaire, puis dans la Presse, dans la Liberté attirèrent l'attention sur lui.
« Panchionnard d'Auvergne (Jules Yallès était né au Puy) a vraiment fait sensation, écrivait Louis Veuillot; il a surgi de dessous terre, brûlant de fièvre, criant que tout est vieux, que tout est bête et usé, et je ne prétends pas qu'il eût toujours tort, demandant du neuf et de l'extraordinaire, et jurant qu'il en apportait, et qu'il avait de l'inouï plein ses poches. Il avait aussi une guitare, et il chantait cent naïvetés de villageois, s'interrompant de démolir le monde pour conter comment il s'était ruiné en violettes, quand il aimait tant la gargotière de la rue au Merle, infidèle, et toujours adorée... Ce garçon demande de l'extraordinaire, et il va cueillir la violette. Tout est dans sa manière de prononcer les r/v. Il vibre, c'est son génie; il vibrera toujours. »
C'était le temps où Vallès se plaisait, en un style vigoureux, à célébrer tous les irréguliers, les parias, les « Réfractaires ».
Il allait, dans la Rue, journal hebdomadaire fondé par lui en 1867, prendre l'attitude d'un révolté. Il avait comme collaborateurs à la Rue de jeunes écrivains ou artistes batailleurs, dont les destinées devaient être bien diverses, Pierre Denis, Vùillaume, J.-B. Clément, André Gill, E. Pouvillon, Arthur Arnould, Francis Enne. Les articles de Jules Vallès, des articles à l'emporte-pièce, où, sous leur forme virulente, on sentait toujours le lettré, firent grand tapage et lui valurent des poursuites ^t des condamnations, La Rue, qu'on surnommait la
« Rue du Petit-Hurleur », disparut en 1868. « Nous con-^ tinuerons, écrivait Vallès dans le dernier numéro, cheznous ou chez les autres, à frapper au cœur ou à rire au nez des plus redoutables et des plus illustres, les redoutables qui menacent de leur influence, et les illustresqui abusent de leur gloire. »
Il s'était jeté dès lors dans les luttes politiques, ayant, élé aux élections de 1869, comme il le disait dans le Peuple, « le candidat de la misère ». Il subissait uneautre condamnation de presse au moment de la Révolution du 4 septembre. Après le siège de Paris, où il joua un rôle dans les mouvements insurrectionnels, il fit paraître le Cri du Peuple, supprimé au bout de peu detemps. H fut élu membre de la Commune et reprit lu publication du Cri du Peuple. Le révolutionnaire, qui fut modéré dans ses actes, était porté par son tempérament, autant que par la popularité qu'il entendait maintenir autour de son nom, à laïicer contre les adversaires de la Commune les plus âpres invectives. Il parvint à quitter Paris, après avoir pris pari aux deraières luttes, et se i-éfugia à Londres.
C'est le Vallès du Cri du Peuple que Paul de Saint- Victor appelait « le bâtard de Marat, -vociférant la haine et la rage, affolé d'orgueil, ulcéré d'ejivie, sa poche à fiel crevée s'étant répandue sur son style, son talent, réel, mais lugubre, ayant les grimaces et les contorsions d'un damné». Mais il y avait un autre Vallès, et ce portrait, tracé par un aristocrate de la plume, est trop passionné pour être exact.
. En Angleterre, Vallès écrivit la Rue à Londres. Revenu à Paris, après l'amnistie, il ressuscita le Cri du Peuple. Mais il était revenu aussi à la chronique, sous le pseudonyme de Jacques Vingtras, et à côté du polémiste, obligé de soutenir le ton qu'il avait pris, il y avait un Vallès beaucoup moins farouche, apaisé par le succès littéraire, et très littérateur, en effet, pour incisif et mordant qu'il fût. C'est celui-là que portraicturait. Théodore de Banville dans ses Camées parisiens : a Ua réfractaire plein de tendresse et de force, qui est à 1» fois le loup et l'agneau — et le fabuliste. Une bonne et intelligente tète carrée, bien posée sur un cou solide
et des épaules trapues. Le front large et ferme est celui d'un styliste sincère; l'air du visage est doux, volontaire et triste. Les cheveux et la barbe très drus se sont hâtés de grisonner avant l'âge, par l'ennui rétrospectif des versions grecques et des pantalons verts. Le nez, plutôt court que grand, ni gros ni mince, un peu rond du bout, ouvre des narines avides dans l'espoir de respirer l'odeur des foins coupés, mais va-t'en voir s'ils viennent! »
Jules Vallès s'est raconté dans trois livres qui portent la marque de sa personnalité, l'Enfant, le Bachelier, y Insurgé.
Il eut comme disciple fervente M"* Séverine, qui se donna la mission de veiller sur sa mémoire.