LES REFRACTAIRES
Sous le premier empire, chaque fois qu'on prenait à la France un peu de sa chair pour boucher les trous faits par le canon de l'ennemi, il se trouvait, dans le fond des villages, des fils de paysans qui refusaient de marcher à l'appel du grand empereur. Que leur faisait, à eux, les ébats de nos aigles au-dessus du monde, que l'on entrât à Berlin ou à Vienne, au Vatican ou au Kremlin? Vers ces hameaux perchés sur le flanc des montagnes, perdus dans le fond des vallées, le vent ne chassait point des nuages de poudre et de gloire. Ils aimaient, eux, leurs prairies vertes, leurs blés jaunes ; ils tenaient comme des arbres à la terre sur laquelle ils avaient poussé, et ils maudissaient la main qui les déracinait. Il ne reconnaissait pas, cet homme des champs, de loi humaine qui pût lui prendre sa liberté, faire de lui un héros quand il voulait rester un paysan...
Ce n'est point de ceux-là que je veux parler. Mes réfractaires, à moi, ils rôdent sur le fumier
des villes, ils n'ont pas les vertus naïves, ils n'aiment pas à voir lever l'aurore. Il existe de par les chemins une race de gens qui eux aussi ont juré d'être libres; qui, au lieu d'accepter la place que leur offrait le monde, ont voulu s'en faire une tout seuls, à coups d'audace ou de talent; qui, se croyant de taille à arriver d'un coup par la seule force de leur désir, au souffle brûlant de leur ambition, n'ont pas daigné se mêler aux autres, prendre un numéro dans la vie ; qui n'ont pu, en tout cas, faire le sacrifice assez long, qui ont coupé à travers champs au lieu de rester sur la grand'route et s'en vont maintenant battant la campagne, le long des ruisseaux de Paris. Je les appelle des réfractaires.
Des réfractaires, ces gens qui ont fait de tout et ne sont rien, qui ont été à toutes les écoles : de droit, de médecine ou des chartes, et qui n'ont ni grade, ni brevet, ni diplôme.
Réfractaire, ce professeur qui a vendu sa toge, cet officier qui a troqué sa tunique contre la chemise de couleur du volontaire, cet avocat qui se fait comédien, ce prêtre qui se fait journaliste.
Des réfractaires, ces fous tranquilles, travailleurs enthousiastes, savants courageux, qui passent leur vie et mangent leurs petits sous à chercher le mouvement perpétuel, la navigation aérienne, le dahlia bleu, le merle blanc; des réfractaires aussi, ces inquiets qui ont soif seulement de bruit et d'émotions, qui croient avoir, quand même, une mission à remplir, un sacerdoce à exercer, un drapeau à défendre.
Réfractaire, quiconque n'a pas pied dans la vie, n'a pas une profession, un élat, un métier, qui ne peut pas se dire quelque chose, ophicléide, ébéniste, notaire, docteur ou cordonnier, qui n'a pour tout bagage que sa manie, sotte ou grande, mesquine ou glorieuse, qu'il fasse de l'art, des lettres.
de l'astronomie, du magnétisme, de la chiromanciej qu'il veuille fonder une banque, une école ou une religion !
Des réfractaires, tous ceux qui, n'ayant point pu, point voulu ou point su obéir à la loi commune, se sont jetés dans l'aventure: pauvres fous qui ont mis en partant leurs bottes de sept lieues et qu'on retrouve à mi-côte en savates.
Réfractaires, enfin, tous ces gens qui vous ont des métiers non classés dans le JBottin : inventeur, poète, tribun, philosophe ou héros^..
Le monde veut en faire des percepteurs ou des notaires. Ils s'écartent, ils s'éloignent, ils vont vivre une vie à part, étrange ou douloureuse...
Le réfractaire des campagnes, du moins, a pour lui l'amitié des gens du village, l'amour des belles filles de l'endroit; on en parle dans les veillées; il trouve toujours sous le ventre de quelques pierres des provisions de poudre ou de pain. Il n'a à craindre que les gendarmes; et encore s'ils sont trop près, les pantalons bleus, il abaisse le canon de son fusil ; s'ils avancent, il fait feu! - Le réfractaire de Paris, lui, il marche à travers lés huées et les rires, sans ruser et sans feindre, poitrine découverte, l'orgueil en avant comme un flambeau. La misère arrive qui souffle dessus, l'empoigne au cou et le couche dans le ruisseau : de vaillantes natures souvent, des esprits généreux, de nobles cœurs, que j'ai vu se faner et mourir parce qu'ils ont ri, ces aveugles, au nez de la vie réelle, qu'ils ont blagué ses exigences et ses dangers. Elle les fera périr, pour se venger, d'une mort lente, dans une agonie de dix ans, pleine de chagrins sans grandeur, de douleurs comiques, de supplices sans gloire I...
[Le Figaro, 1861.)