J.-J. WEISS
Il avait été enfant de troupe. Un colonel remarqua ses dispositions et le fit entrer, comme boursier, au lycée Louis-le-Grand. Il sortit de l'Ecole normale agrégé d'histoire, et, après divers stages, remplaça à la Faculté des Lettres d'Aix Prévost- Paradol dans la chaire d'éloquence française. Mais le journalisme l'attira, et il abandonna l'Université pour le Journal des Débats. Il y montra bientôt son talent, « incroyable mélange de bon sens et de paradoxe, si artistement emmêlés et confondus qu'on ne pouvait plus les distinguer ». Mais, a dit Eugène SpuUer, le lecteur était surpris, ravi, émerveillé, subjugué, et ne songeait plus à se déprendre. C'était avant tout un esprit libre, se rappelant son origine plébéienne, un fils passionné de la France.
On a pu dire qu'il fut un des grands indisciplinés de la presse. Sous l'Empire, il fut l'adversaire du pouvoir personnel et mena au Courrier du Dimanche et au Journal de Paris de vigoureuses campagnes, en des articles étincelants.
Ce fut avec surprise qu'on le vit, lui qui avait combattu le régime issu du 2 décembre, se rallier à l'Empire libéral et accepter le poste de secrétaire général du ministère des Beaux-Arts. Plus tard, il batailla contre le gouvernement de M. Thiers et entra, après le 24 mai, au Conseil d'Etat. Même dans ces dernières fonctions, il se servait encore de sa plume de journaliste, et il écrivit, dans la Revue de France, en 1877, un article où il déclarait que la France avait définitivement adopté la République. Ainsi rompait-il avec les conservateurs, sans se faire encore accepter du parti républicain. Sa vie politique fut toute en apparentes contradictions.
Ce fut une autre surprise quand il fut appelé par Gambetta à un poste de confiance au ministère des AfiFaires étrangères. Après la chute du ministère Gambetta, il revint à la littérature, donna des articles délif
cieux d'humour dans la Revue Bleue et fit le feuilleton dramatique aux Débats. « Rien de plus vivant que sa critique, a écrit Jules Lemaître, qui lui succéda. C'est un esprit qui se livre. La véhémence de ses affirmations n'est jamais pédantesque. La façon dont M. Weiss considère le théâtre n'a rien d'étroit, de scolaire, de livresque. Il sait la vie, il sait l'histoire, il connaît les hommes, ' ceux d'autrefois et ceux d'aujourd'Jtiui... Quand, après nous être divertis aux fusées de M, Weiss, nous retranchons de l'expression de ses jugements ce qui s'y mêle toujours de fantaisie, d'outrance et d'humour, notre sentiment total sur l'œuvre qu'il a étudiée ne s'en trouve pas moins modifié et enrichi. Il a, dans ses caprices d'imagination, une sagacité qui voit loin, et de ses feux d'artifice il reste toujours autre chose que du papier brûlé. » On a trouvé ce mot pour définir J.-J, Weiss, avec sa mobilité d'impressions, ses préférences, ses caprices et, en même temps, avec son esprit philosophique, ses observations et ses vues sur toutes choses : un « inclassable )). Ce mot comporte l'originalité du talent.
Sous ce titre, le Théâtre et les mœurs, J.-J. Weiss réunit quelques-uns de ses articles de critique les plus piquants.