LES ARTS SOUS LE GOUVERNEMENT PARLEMENTAIRE
Un décret a détaché du ministère de l'Intérieur la division des Beaux-arls et les théâtres pour les transporter au ministère d'Etat.
Nous souhaitons de tout notre cœur que cette disposition soit favorable au développement des arts et de la littérature dramatique. Mais il nous est impossible de laisser passer sans protestation les assertions d'un journal qui, pour mieux louer sans doute ce décret, affirme que, sous le régime parlementaire, les lettres et les arts ne rencon^ traient trop souvent qu'indifférence et mépris, ou même que jalousie et qu'aversion dans les régions du gouvernement.
De tous les reproches qu'il est de mode aujourd'hui d'adresser au gouvernement parlementaire, celui-ci est assurément le moins mérité. Quoi! un gouvernement qui a toujours eu parmi ses chefs les plus illustres des hommes tels que M. Guizot, M. Villemain, M. Thiers, M. Mole, M. Cousin, M. de Salvandy et tant d'autres, n'aurait eu pour les lettres et les arts qu'indifférence et que mépris, ou même que jalousie et qu'aversion! L'assertiou se réfute d'elle-même. Nous en appelons à tous les souvenirs du public ; nous en appelons au château de Versailles converti en musée , au château de Fontainebleau restauré; nous en appelons à l'éclat dont les lettres et les arts ont brillé pendant la Restauration, comme pendant la monarchie de Juillet, sous la double influence de la liberté et de
li ANTHOLOGIE DU JOURNALISME
la paix! Il nous suffira de rappeler que s'il y a jamais eu une époque où il ait été vrai de dire que le talent conduisait à tout, c'est précisément cette époque pendant laquelle le régime parlementaire a fleuri chez nous; et si l'on nous demandait de citer des noms, nous ajouterions à ceux que nous avons déjà rapportés, les noms de Lamartine, de Victor Hugo, de Casimir Delavigne, de Royer-Collard, de M. de Montalembert et de tant d'autres. Quant aux arts, nous demanderons à nos peintres, à nos sculpteurs, à nos musiciens, à M. Ingres, à MM. Paul Delaroche, Horace Vernet, Ary SehelTer, Rude, Barye, Duret, Auber et Halévy, si c'était du mépris et de l'aversion qu'ils rencontraient dans les régions du gouvernement. On peut consulter la liste de l'ancienne Chambre des pairs, on verra si les illustrations de Tesprit n'y obtenaient pas une grande et juste place. Les sciences n'étaient pas moins favorisées : Thenard et Cuvier étaient pairs de France, sous ce régime d'indifférence et de mépris.
Qu'une noble émulation s'établisse à cet égard entre les gouvernements qui se succèdent, nous ne demandons pas mieux. Ce sera du moins une compensation pour les maux que nous font nos trop fréquentes révolutions. Que le gouvernement actuel essaye de faire mieux encore que ceux auxquels il succède, il aura les éloges de tout le monde. Qu'il ait, s'il le peut, des Horace et des Virgile; nous convenons que notre régime parlementaire n'en a pas eu. Mais ce n'est pas avec des injures contre des gouvernements qui n'ont jamais refusé aux talents les récompenses et les encouragements qui leur étaient dus, que l'on fera naître des talents plus brillants encore.
[Journal des Débats, 21 févr. 1853.)