LES PROPOS DE LABIENUS
... En ce temps-là vivait Labiénus. Connaissezvous Labiénus ? C'était un homme étrange et d'humeur singulière. Figurez-vous qu'il s'obstinait à rester citoyen dans une ville où il n'y avait plus que des sujets... Il voulait, comme Cicéron, mourir libre dans sa patrie libre. Imagine-t-on pareille extravagance ? Citoyen et libre, l'insensé ! Sans doute, il disait cela, comme plus tard Polyeucte disait : « Je suis chrétien, » sans trop savoir ce qu'il disait. Le vrai est que sa pauvre tète était malade : il était atteint d'une dangereuse affection du cerveau. Du moins, c'était l'avis du médecin d'Auguste, le célèbre Antonius, qui appelait ce genre de folie une monomanie raisonneuse, et qui avait ordonné de traiter le malade par la prison. Labiénus n'avait pas suivi l'ordonnance : aussi n'était-il pas guéri. C'était un homme du vieux parti, puisque la liberté était passée; un réactionnaire, puisque la République était une chose du temps jadis,..
Il était de ces méchants qui doivent trembler sous un gouvernement fort, pour que les bons se rassurent, et que la société, ébranlée jusque dans ses fondements, puisse se rasseoir sur ses bases. Ce n'est pas tout. Labiénus était ingrat : en plein césarisme , en pleine gloire, au milieu de cette surabondance de félicité publique et de cette fête immense du genre humain, il méconnaissait les bienfaits que répandait à pleines mains le second fondateur de Rome, le pacificateur du monde. Il avait à la fois les passions aveugles et les passions ennemies qui font les hommes dangereux et les citoyens funestes... Octave avait eu beau frapper une superbe médaille avec les trois mains entre-
lacées des triumvirs et cotte sublime légende : le salut du genre humain, cela encore lui déplaisait. Il prétendait qu'on l'avait sauvé malgré lui et il citait les vers d'Horace :
Quand d'être ainsi sauvé je n'ai pas le dessein, Au diable le sauveur, qui n'est qu'un assassin l
Le vieux Labiénus était de ceux qui avaient vu la République : ce n'était pas sa faute, mais il avait la sottise de s'en souvenir : là était le mal. Il voyait maintenant un grand règne, et il n'était pas content. Il y a des gens qui ne le sont jamais... Et puis, des idées fantasques et d'incroyables manies : surtout, un goût bizarre, inexplicable, étauge : il aimait la liberté! Evidemment Labiénus n'avait pas le senscommun, aimer la liberté! Comprenez-vous cela! C'était une opinion rétrograde, puisque la liberté était une chose ancienne. Les hommes nouveaux aimaient le régime nouveau. Il n'avait pas le sentiment des nuances, ni la notion du temps, ni l'intelligence des transitions. Le temps avait marché, les idées aussi. Lui, il restait là, planté comme un terme. Il croyait encore à la justice, aux lois, à là science et à la conscience : évidemment, il radotait.
Au demeurant, bon homme, plutôt entêté que méchant; incapable de tuer un poulet et de souhaiter le moindre mal à un homme, si ce n'est à Auguste, et encore ! Il était si doux qu'il était d'avi& de ne l'envoyer qu'au bagne, tourner la meule, contrairement à l'opinion plus commune de ceux qui voulaient le mettre en croix ; il pensait d'ailleurs^ avec les stoïciens, que le châtiment est un bien pour le coupable : il est donc vrai de dire qu'il souhaitait à César le seul honneur qui pût lui arriver ; l'expiation.
A. ROGEARD 135
Le premier volume de la Vie de CésAV publiée par Napoléon III venait de paraître et Rogeard raillait âpremeni l'écrivain couronné,
Auguste en est là : ce buveur de sang n'a plus <ju'une soif, celle des louanges. Ce voleur de l'Empire du monde ne veut plus voler qu'une chose : sa réhabilitation. Mais il tente l'impossible... Cette dernière lutte de César avec l'opinion qui l'écrase a je ne sais quoi de lugubre et de comique, comme ^a dernière grimace d'un pendu ou comme le soucire du gladiateur qui veut mourir avec grâce. Le livre de César, c'est la toilette du condamné; c'est le salut du supplicié à la foule en montant au supplice. C'est la coquetterie du dernier jour. César «tait si sale que le bourreau n'en eût pas voulu : il «e débarbouille un peu pour embrasser la mort. Et il demande des lecteurs ! L'insolent! Des lecteurs pour César, à quoi bon?
[La Rive gauche, 1865,)
CHARLES MONSELET
On avait accoutumé, en parlant de Charles Monselet, de le comparer à un petit abbé du dix-huitième siècle» Il en eut l'esprit, le goût délicat, la malice, la fantaisie,, et il fut un aimable épicurien. Mais cette comparaison, à laquelle prétait sa personne même, ne sufiBrait pas à rappeler sa physionomie littéraire. Ce curieux, ce lettré eut le talent le plus souple et le plus varié, et Sainte- Beuve le reconnut, en constatant chez lui une qualité précieuse : « Il est, disait-il, dans la veine française, mot dont on abuse et qui est vrai pour lui. » Et le critique, dont un article récompensait alors une carrière, ajoutait : « Piquant et naturel avec grâce, il a la gaieté debon aloi; sa façon d'écrire est nette, vive et claire. Il n'a jamais été dupe ni de la couleur ni de l'emphase. Il jette au vent d'heureux dons... Il y joint du sens, un fond de raison, un avis à lui et bien ferme. »
Mais Monselet, dont on faisait volontiers un dilettante et qui, pendant quarante-six ans, fut un grand travailleur, s'est jugé lui-même avec équité ; «... Tenez dans^ tous les cas cet auteur, écrivait-il, pour un homme dévoué à son art, fidèle à son point de départ, convaincu de la suprématie de l'idée et de l'importance de la forme,, ce qu'on appelle un fervent. Il aurait pu être autre chose que ce qu'il est, cet auteur, dont le tort est d'avoir cédé à des aptitudes diverses, au lieu de se concentrer en une seule. »
Il fut poète, critique, historien, auteur dramatique» romancier, humoriste, et ces « aptitudes diverses », il les attesta en cinquante volumes, qui sont des études du dix-huitième siècle : Rétif de la Bretonne, Fréron, Oubliés et dédaignés ; des romans et des contes : M. de Cupidon, les Frères Chantemesse, Chancallon, Lettres gourmandes, en passant par des livres de vers. Au théâtre, il donns^
CHARLES MONSELET 137
les Fe?nmcs qui font des scènes, Venez, je m'ennuie, l'Ilote, les Dindons de la farce, etc.
Mais il ne s'agit ici que du journaliste, qui se répandit abondamment. Né à Nantes, où son père tenait un cabinet de lecture, élevé à Bordeaux, il vint, en 1846, tenter la conquête de Paris. Il y a de lui un piquant journal intime où il racontait ses démarches. Il s'adressa, après bien des pérégrinations, à Arsène Houssaye, alors directeur de V Artiste, en lui envoyant cette lettre :
« Je suis arrivé de Bordeaux en Gascogne, confiant dans mes destinées, pour éblouir Paris par mon esprit; mais Paris ne veut pas qu'on l'amuse. Je vais être forcé de rebrousser chemin si vous ne me donnez pas une lettre de recommandation pour M. Arsène Houssaye... »
Et Arsène Houssaye lui répondit plaisamment par cette lettro de recommandation pour lui-même :
« Mon cher Houssaye, je te présente unhomme de beaucoup d'esprit, qui va faire fortune à Paris. Ouvre-lui à deux battants les portes de V Artiste. — ARsiiNE Houssaye. »
Solar, le financier directeur de V Epoque, entr'ouvrit aussi à Charles Monselet son journal, dont l'existence fut brève. Puis il fut introduit à la Presse, où, en 1848, Emile de Girardin le chargeait d'écrire, en quatre feuilletons, la préface des Mémoires d'outre -tombe de Chateaubriand. On ne saurait, dès lors, dénombrer les journaux auxquels collabora Monselet. Aux débuts de l'Empire, il lui arriva, alors qu'il rédigeait le Courrier de Paris à V Assemblée nationale, d'être arrêté sans qu'il sut pourquoi, et il resta cinq jours en prison. La police impériale ne parut pas non plus savoir pourquoi elle avait exercé ses rigueurs sur la personne du'spirituel écrivain. Il eut, un peu plus tard, un duel avec Emile Augier, piqué de l'appréciation mordante que Monselet avait faite de Philiberte.
On retrouve Monselet au Figaro, au Monde illustré, •dont il fut longtemps le critique dramatique, au Petit Journal, au Nain jaune, à la Vie parisienne, au Moniteur universel, à YEvénemeni, — partout.
En 1879, il se présenta ù l'Académie française, et il terminait sa lettre au secrétaire perpétuel en disant :
« Peut-être l'Académie excusera-t-elle ce que quelques-uns de mes livres ont de frivolité à la surface, en se souvenant que le sourire est une des expressions particulières au caractère français. »
Monselet n'eut qu'une voix, celle de Xavier Marmier. L'opinion lui donna le quarante et unième fauteuil.
Dans un de ses derniers volumes, fc^t^s Mémoires littéraires,\\ a tracé des portraits de nombre de ses contemporains.