L'ORANG-OUTANG
M. et M"^' Ancelot, il y a quelque trente ans, tenaient un salon des plus agréables : les lectures y alternaient avec les bals, et même les bals travestis. L'anecdote que nous allons rapporter remonte à cette époque. C'était en hiver : M™^ Ancelot avait convié plusieurs intimes — les familiers seulement — pour entendre Marie. La lampe solennelle, coiffée de son abat-jour vert, avait été apportée sur la table : on n'attendait plus personne. De sa voix la plus argentine, la maîtresse de la maison lisait le premier acte de sa comédie encore inédite. On connaît ce premier acte : une jeune fille, Marie de Sivry, afin de sauver l'honneur et la vie de son père compromis dans de maladroites spéculations, n'hésite pas à sacrifier son amour pour un jeune homme, auquel elle était fiancée, et elle épouse un spéculateur enrichi, M. Forestier tout court.
L'auditoire avait une larme au bord des yeux. On avait beaucoup applaudi à la lettre de la mère mourante ; la boîte à pistolets du vieux général avait également produit son effet. M°i« Ancelot, profitant de l'attendrissement unanime, allait passer au deuxième acte. Tout à coup, la porte du salon s'ou»
CHARLES MONSELET
vre... et un orang-outang de la plus grande espèce s'avance, en exécutant des cabrioles insensées.
Chacun se regarde. Le singe, se rendant compte enfin du milieu où il se trouve, s'arrête, examine la lampe et les spectateurs d'un air effaré et balbutie des paroles humaines. On reconnaît alors M. F..., un homme de lettres, célèbre... par ses distractions. M. Ancelot, qui s'était levé, vient à lui, et d'un tort ferme : a Pouvez-vous me dire, monsieur, ce que signifie cette mauvaise plaisanterie? »
Le singe demeurait pétrifié au milieu du salon. Il essaya pourtant de murmurer : « Je croyais... J'arrivais pour le bal... oui, pour le bal masqué !... J'ai reçu une invitation. » Et, oubliant son costume, M. F. cherchant dans les basques de son habit ne trouvait qu'un appendice caudal d'une longueur à dessein exagérée. « Eh, monsieur, répliqua M. Ancelot, notre bal masqué est pour samedi, c'est aujourd'hui jeudi. Retirez-vous! Votre présence ici, et surtout dans un tel moment, est indécente. »
Profondément déconcerté (peut-être y avait-il de quoi), l'orang-outang salua et se retira. La porte se referma sur lui. On se reprit à la lecture de Marie, et le deuxième acte n'en obtint pas moins de succès que le premier. Le tableau de Marie dans son ménage, ses luttes entre le devoir et la passion, sa douleur, ses larmes, tout cela impressionna beaucoup l'assistance. Sans doute, il y eut bien quelques esprits qui pensèrent que les situations étaient trop uniformes, trop prévues, trop complaisamment développées, mais nul n'eu fit la remarque à haute voix. M""» Ancelot, une modeste rougeur sur le front, recueillait les compliments les plus chaleureux — lorsqu'un sourd gémissement venu de la porte frappa soudain les oreilles. On se tut. La même plainte recommença, inquiète, piteuse. N'écoutant que son courage, M. Ancelot se décida à
aller ouvrir; et quelle ne fut pas sa colère en se retrouvantdevant le singe ! — « Pour le coup, monsieur, ceci passe les bornes de la mystification, s'écriat-il; que voulez-vous encore? répondez! — llélas, dit l'orang, il n'y a pas de ma faute : la queue de mon travestissement était prise dans la porte, et je n'ai pas voulu vous interrompre avant la fin de l'acte. »
C'était la vérité. Il était impossible de so fâcher contre M. F... Mais, cette fois, M. Ancelot tint aie reconduire jusqu'au bas de l'escalier. La compagnie eut quelque peine à se remettre de cet incident grotesque. Enfin, le troisième acte de Marie commença. Vous rappelez-vous le troisième acte ? La fille du général de Sivry, la femme de M. Forestier est devenue veuve ; elle peut enfin se marier avec l'homme qu'elle n'a jamais cessé d'aimer. Mais voyez la fatalité : cet homme s'est Jassé d'attendre pendant seize ans, et, maintenant, c'est de la fille de Marie qu'il est amoureux. Accoutumée à se sacrifier pour tout le monde, Marie se sacrifie une fois de plus : sa fille sera heureuse.
Des accents partis du cœur, une sensibilité poussée jusqu'au déchirement dans la scène finale émurent au dernier point les amis de M™« Ancelot. Pourtant, ce n'était pas sans une certaine distraction qu'ils l'écoutaient. Malgré eux, au moindre bruit, leurs regards se dirigeaient de minute en minute vers la porte, comme s'ils se fussent attendus à voir revenir le singe. Mais le singe ne revint pas.
[Le Monde illustré, sept. 1859.) .