HENRI ROCHEFORT
Théodore de Banville, dans ses Camées parisiens, Si dessiné un portrait de Henri Rocliefort : « Une tête inquiète de Don Quichotte, modelée à la diable, fine, maigre, osseuse, un peu grêlée, au vaste front haut et bombé, aux moustaches minces, à la légère barbe noire enfantine, à la haute chevelure noire, crêpée, touffue et furibonde, au nez arrondi, mollement régulier, à la bouche incisive, nette et songeuse, aux yeux flamboyants et obscurs, cachés dans des cavernes noires ! » La barbe et les cheveux avaient blanchi avec le temps, mais le portrait demeurait exact.
Le fougueux polémiste de la Lanterne avait commencé par la chronique parisienne, où il apportait une note personnelle, vive, incisive, spirituellement railleuse. Il écrivit, quand il se fut échappé de l'administration, au Charivari, au Nain jaune, au Soleil, à l'Evénement, au Figaro. Quelques-uns de ses articles d'alors ont été réunis sous ces titres : les Français de la Décadence, Signes du Temps, la Grande Bohème. Henri Rochefort, avec sa verve endiablée, était le maître de la chronique fantaisiste, mais sa grande popularité date de l'apparition de ce pamphlet hebdomadaire qu'il lança le l^r juin 1868. Le succès de cette brochure, d'un esprit sarcastique, où il entamait contre l'Empire une redoutable guerre de plume, fut immense. On sentait que ce simple journaliste, n'ayant pour arme que sa mordante ironie, ébranlait le régime. Le pouvoir, inquiet, ne tarda pas à sévir : il avait essayé d'abord de calomnier l'indépendant écrivain. Les condamnations ne tardèrent pas à. pleuvoir sur lui. Rochefort continua la publication de la Lanterne en Belgique : la brochure entrait en France malgré toutes les précautions de la police. Elle fut parfois introduite dans des bustes en plûtre de Napoléon III.
Cette popularité le fit élire député de Paris en 1869,
Il n'était pas orateur, mais, à la Chambre, il jeta des mots à l'emporte-pièce. A la Lanterne succéda un journal quotidien, la Marseillaise. Après l'assassinat de Victor Noir par le prince Pierre Bonaparte, il écrivit un article qui se terminait ainsi : « Peuple français, est-ce que tu ne trouves pas décidément qu'en voilà assez? » Il fut mis en accusation et arrêté. La révolution du 4 septembre fit de lui un des membres du gouvernement de la Défense nationale. Elu député à l'Assemblée nationale, il donna sa démission pour ne pas ratifier les préliminaires de paix. Puis ce fut la Commune : bien que, dans le Mot d'ordre, il protestât contre les violences, il fut l'objet de toutes les haines des partis de réaction. Lorsqu'il eut été arrêté, condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée, il s'évada de la Nouvelle-Calédonie. Après l'amnistie, il fonda V Intransigeant, où il suivit une politique heurtée, qui représentait à la vérité les emballements de Paris. Il y avait en lui un démolisseur incorrigible. On s'étonna de le trouver parmi les partisans du boulangisme. Il fut de nouveau condamné et exilé. Tout en gardant son esprit, il perdit de son autorité sur l'opinion. Mais il y avait presque toujours dans ses articles un paragraphe, une phrase, un mot où se retrouvait son originalité de satiriste, qui avait expliqué son action sur l'opinion. 11 resta sur la brèche, écrivant encore un article quotidien à la Patrie, jusqu'à ses derniers jours. Octogénaire, il demeurait essentiellement Parisien.
Rochefort avait écrit les Afeniures de ma vie, et nul roman n'abondait plus en péripéties et en contrastes.