‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 57 sur 185 · HENRI ROQUEFORT · texte numérisé non relu

HENRI ROQUEFORT

porte si je sais pourquoi, je lui dois, dis-je, quelques explications sur les différentes particularités qui ont présidé à l'élaboration de la Lanterne :

Par une froide matinée d'hiver, je me suis vu tout à coup sans un journal à qui confier mes petites idées sur nos grands hommes. J'avais encore le droit de discuter l'organisation du cercle des patineurs ou d'additionner la moyenne des voitures suspendues qui, de quatre à six heures, remontent tous les jours les Champs-Elysées; mais étant donnée la violence inouïe de ma polémique, il m'était défendu désormais de faire allusion à M. Rouher, si ce n'est pour exalter son désintéressement et de nommer M. Pinard, à moins que je ne consentisse à vanter sa haute taille.

Des correspondances étrangères avaient même prétendu que le ministre de l'Intérieur avait fait entrevoir à M. de Villemessant, mon rédacteur en chef, que s'il continuait à me laisser circuler sans muselière, le Figaro payerait de sa vie cette imprudence.

Jamais je n'ai cru un traître mot de ces prétendues injonctions, dont les conséquences pouvaient être fort dangereuses pour celui qui se les serait permises. En effet, je suppose que, demain, j'écrive ceci à M. de Rothschild :

(( Monsieur le baron,

« Si ce soir, entre huit et neuf, vous n'avez pas déposé, rue Laffitte, sous le onzième pavé à gauche (en venant par le boulevard), la somme de cinquante-cinq mille francs en billets ayant cours , avant la fin de la semaine votre hôtel, vos bureaux, votre caisse et vous-même, tout cela ne sera plus qu'un cadavre. »

Il est clair que je serai poursuivi comme pré-

venu de menaces sous condition, délit prévu par les articles 305 à 308 du Code pénal. Or, imaginez un ministre appelant en consultation un rédacteur en chef pour lui dire :

« Vous avez chez vous un écrivain qui ne me va pas. J'admets qu'il n'ait jamais attaqué les vélocipèdes sur les grandes routes, mais il ne me va pas. S'il continue à politiquer chez vous, ne soyez pas surpris de voir votre journal mourir prochainement de mort subite. »

On ne peut nier que la menace sous condition, prévue et punie par les articles 305 à 308 du Code pénaL ne soit tout aussi caractérisée dans le second cas que dans le premier. M. Pinard a été trop procureur général pour l'ignorer. Ces rumeurs, dont l'agence Havas ne s'est jamais occupée, il faut lui rendre cette justice, ne reposaient absolument sur rien de sérieux, d'autant plus que si j'avais eu des preuves qu'elles étaient fondées, j'aurais cru jnanquer à tous mes devoirs de citoyen en n'actionnant pas le ministre, conformément aux lois. J'eusse été, il est vrai, obligé d'adresser au Conseil d'Etat une demande en autorisation de poursuites, et l'unanimité touchante avec laquelle elle m'eût été refusée me rend les yeux humides d'attendrissement.

C'est alors que, poussé par l'esprit de vertige, — Dieu me pardonnera-t-il ? je ne le crois pas, — je me rendis coupable d'une affreuse plaisanterie. J'envoyai chercher une feuille de papier ministre et j'écrivis à celui de l'Intérieur pour lui demander la permission de fonder un journal politique. J'avais accumulé dans ma pétition les formules les plus louangeuses : « Respectueux dévouement », « l'honneur de votre réponse », tout y était. Il me semble même avoir tracé sur mon papier stupéfait le mot « Excellence ». Je n'oserais l'affirmer, mais

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