HENRI ROCHEFORT
je le crois. Mon calcul, qui était odieux, était en même temps bien simple :
« On va, me disais-je, me refuser d'emblée. Je raconterai ma mésaventure à mes camarades, qui la répéteront dans leurs journaux, et ma position de victime m'attirera, pour celui que je veux fonder après le vote de la loi sur la presse, une quantité de lecteurs que je n'aurais jamais eus sans cette machination. »
Le ministre de l'Intérieur avait, pour me couler à tout jamais, un moyen bien facile : c'était de m'accorder immédiatement ce que je lui demandais. En effet, si quelques journalistes ont pu se déclarer surpris de me voir solliciter une faveur de cette nature, ils l'eussent été bien davantage en apprenant que je l'avais obtenue par le retour du courrier.
« Ah çà, n'eussent-ils pas manqué de se dire, comme c'était leur droit : M. Rochefort, qui pose pour l'indépendant et même l'intraitable, il paraît qu'il n'est pas avec le pouvoir aussi froid qu'il voudrait le faire supposer, puisqu'il obtient au premier mot des autorisations qu'on refuse à tant d'autres. »
De là à être appelé un mouchard, il n'y a qu'un tout petit pas. Et vous savez qu'une fois appelé mouchard, un homme, montât-il sur l'échafaud pour ses opinions, ne parviendrait pas à reconquérir la confiance publique. Il se trouverait des gens pour déclarer qu'ils ont vu le bourreau, tout en le hissant sur la planche fatale, lui glisser dans la main ses appointements du dernier trimestre.
Aussi, une fois ma lettre mise à la poste, je l'avoue, j'eus peur. Je me réveillais quelquefois la nuit pour me faire ces réflexions :
« Si le ministre est aussi intelligent que le prétendent ses amis, je suis perdu. Il va me répondre
par un « oui » charmant, et pour peu qu'il donne à' la Lanterne le privilège des annonces judiciaires, il ne me restera plus qu'à me brûler la cervelle. )>
Plusieurs camarades à qui j'avais fait part de mes inquiétudes m^assuraient d'autre part que M. Pinard était bien trop fin pour donner dans le piège.
Heureusement, ils se trompaient. M. Pinard est peut-être fin, mais à coup sûr il ne l'est pas trop; car, après quelques jours d'intolérable attente, je reçus, signée de lui, une lettre où il me refusait sans commentaires. J'étais sauvé!
{La Lanterne, 23 mai 1868.)
EDOUARD LOGKROY
A vingt ans, il attestait son goût pour l'action en prenant part à l'expédition des « Mille » avec Garibaldi, Il s'était destiné à la peinture, et il accompagna Renan, comme dessinateur, dans son voyage d'exploration archéologique en Syrie et en Palestine.
Il avait beaucoup d'esprit. Il l'attesta, quand il s'enrôla dans l'opposition à l'Empire, en ses « Menus Propos » du Fii^aro hebdomadaire, dans le Diable à quatre, un brûlot lancé contre le régime impérial, au Rappel, dont il devint, avec sa tournure nai'quoise de style, un des collaborateurs ayant le plus d'action sur le public.
Sa popularité, qui s'était accrue pendant le siège, le fit élire en février 1871 à l'Assemblée nationale. Pendant la Commune, il tenta d'arrêter l'effusion du sang, et cette attitude courageuse, qui ne fut pas comprise à Versailles, l'exposa à une arrestation injustifiée.
Le polémiste vigoureux qu'il était lutta dans la presse contre les adversaires de la République. 11 fut ainsi amené en 1872 à une rencontre avec Paul de Cassagnac. A la Chambre, il joua un rôle actif dans la période du gouvernement de 1' « Ordre moral ».
Il ne cessa d'être réélu député. En 1886, il fut ministre du Commerce, prépara l'Exposition de 1889, puis ministre de l'Instruction publique; il devait être plus tard ministre de la Marine.
Edouard Lockroy, qui a laissé quelques livres d'histoire, comme Ahmed le Boucher et le Journal d'une boun^eoise pendant la liévolulion, vivait dans l'intimité de Victor Hugo. En 1877, il avait épousé la veuve de Charles Hugo.