‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 60 sur 185 · EDOUARD LOCKROY · texte numérisé non relu

EDOUARD LOCKROY

jamais qu'une opinion est aussi peu considéi'é que l'homme qui u'a qu'un vêtement. On le plaint. On dit :

<c Le malheureux! hiver comme été, il n'a qu'une conviction à se mettre ! »

M. Rouher me fait penser aux avocats. Ces messieurs trouvent parfois des arguments qui, pour ma part, me feraient condamner immédiatement leurs clients. Dans un épouvantable procès qu'on vient de juger, un débat s'est engagé au sujet d'un peu de paille vendue au meurtrier par la victime. Le meurtrier soutenait que la mauvaise qualité de cette paille était la cause de son crime. Tout à coup le défenseur se lève. On devine qu'il vient de trouver quelque chose d'irréfutable en faveur de l'accusé. On se tait, on écoute :

« Messieurs, dit-il, la paille était un peu noire. » Là-dessus, il se rassied, content. Le fait était acquis aux débats. On comprend que lorsqu'un homme vous vend de la paille un peu noire, on est bien excusable de le désarticuler. Le défenseur a pensé que son observation impressionnerait les jurés. Il songeait que, parmi eux, il y en avait peutêtre un faisant le commerce de la paille.

Evidemment il ne pouvait croire qu'il y en eût de capable de la manger.

Cette histoire m'en rappelle une autre, arrivée à un avocat très célèbre encore aujourd'hui. Il défend l'Empire comme autrefois ses clients. En général ils étaient condamnés. M. XXX plaidait. Son client avait donné un coup de marteau sur le crâne de son père qui se baissait pour arranger le feu dans une cheminée. M. XXX s'interrompt : « Pardon, monsieur le président!... Permettez-moi une supposition!... Une entre mille ! Mon Dieu! je dis cela comme autre chose!... Ne serait-il pas possible d'admettre que pendant que mon client levait le

bras... pendant que le marteau était en l'air... le père est tombé frappé d'apoplexie? Cela pourrait servir à jeter quelques doutes dans l'esprit de messieurs les jurés. »

[Le Rappel, 1869.)

CHARLES DELESGLUZE

C'est en exil, après l'insun-ection de 1832, que Delescluze prit la plume de journaliste, pour servir ardemment les idées dans lesquelles il resta ferme, à travers 'une existence agitée. Après avoir collaboré à des jourjiaux de Bruxelles, il rédigea le Journal de Charleroi. Rentré en France, il fit au gouvernement de Louis-Philippe une énergique opposition dans V Impartial du Nord. En 1848, il fondait, à Paris, la Révolution démocratique. C'est bientôt en exil, à Londres, cette fois, qu'il exprimait sa pensée dans le Proscrit et le Peuple. En 1868, il avait pour tribune le Réveil, qui fut un des journaux où l'Empire fut le plus violemment combattu; il y menait la lutte âprement, souvent éloquemment.

Après avoir beaucoup souffert, il se donna, avec sa foi sombre de jacobin, à la révolution du 18 mars 1871. « Le long supplice de sa vie, immolée à la rigueur inflexible, à lintégrité austère de ses convictions, ont dit Paul et Victor Margueritte dans la Commune, a blanchi sa barbe et ses cheveux, desséché ce corps sec, creusé ce visage jaune, où, dans le relief des traits parcheminés, dans la froide clarté des yeux, une volonté implacable, une énergie désespérée se tendent... Combattant de 1830, emprisonné, exilé, commissaire de la République en 48 , condamné par contumace en 49 à. dix ans de déportation, saisi à Paris en 53 par la police impériale, traîné de Mazas aux bagnes de Belle-Isle, de Corle, d'Ajaccio, expédié à Cayenne, reprenant en 59 le chemin de la France, accablé, pour le Réveil, de condamnations et d'astreintes, jeté à Vincennes après le 22 janvier 1871, puis entre les murs noirs de la Santé, d'où il sort épuisé, sans voix, secoué d'une toux mortelle , il traîne cet étonnant cortège de vicissitudes , subies d'une àme 8toï*iuc... » La Commune dressait

devant lui cette révolution à laquelle il allait consacrer son dernier souffle.

Délégué à la Guerre, succédant à Rossel, on sait que, à la chute de la Commune, il se fit tuer, volontairement, sur la barricade qui barrait, au Château d'Eau, le boulevard Voltaire,

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