LA GUERRE
Dans la lutte qui s'engage à la frontière, le Figaro fera son devoir. Nul plus que lui n'appelle de tous ses vœux le triomphe de notre armée; tous les intérêts particuliers doivent s'effacer devant l'ennemi. Nous n'avons pas le droit de consulter nos opinions, mais bien notre patriotisme.
Nous comptons sur l'armée et l'armée peut compter sur nous.
Maintenant, me sera-t-il permis d'ajouter que si j'accepte la guerre prochaine comme une nécessité^ que si, pendant la lutte, ma seule préoccupation va être de soutenir l'ardeur du peuple et de l'armée par la publicité dont je dispose, je suis loin d'approuver ceux qui, dans un élan de patriotisme, saluent la guerre comme un bienfait pour notre pays?
Demain, quand le canon tonnera le long de nos.
frontières, je n'aurai plus le droit de dire la sainte horreur que m'inspire la bataille dont d'autres se réjouissent; enchaîné par l'élan qui emporte déjà toute la France dans le tourbillon de la lutte, je ne trouverai plus le calme voulu pour exprimer nettement ma pensée. Je vais donc la dire aujourd'hui avec cette franchise dont je ne me suis jamais départi dans mes causeries avec mes lecteurs.
Ce que je pense, le voici :
C'est que je ne sais rien de plus effroyablement absurde que la guerre. On doit la subir, soit, mais l'acclamer comme le font devant moi les hommes hors d'âge ou en bas âge, jamais !
N'allez pas croire que je reste insensible à la voix du patriotisme; tout comme vous je sens palpiter mon cœur pour le succès de nos armes; mais, à travers la fumée, j'entrevois, aux heures de la méditation, le deuil, la misère; je vois la désolation envahir le foyer d'une lignée où, hier encore, les joies de la famille s'épanouissaient dans les bienfaits de la paix, — la seule chose qui ne soit pas hors nature; — je vois comme je les ai vues en 1866 à Sadowa les campagnes dévastées, les chaumières détruites, des milliers de paysans sans abri, des femmes sans soutien, des enfants gais et souriants qui demain seront de pauvres orphelins.
En voyant à quel degré de perfectionnement les instruments de destruction sont arrivés à notre époque, je me disais qu'à mesure que ces engins de guerre devenaient plus terribles, les chances de paix devaient augmenter. Je ne pouvais pas croire que ces horribles machines fonctionneraient sur un champ de bataille, et toutes les fois qu'un inventeur trouvait un instrument plus effroyable encore, je m'en réjouissais, pensant que c'était la fin de la guerre, et que les hommes civilisés reculeraient devant l'emploi de ces abominables moyens de des-
truction. Et voici qu'une semaine a suffi pour nous entraîner dans une lutte sanglante, où la mécanique compte tout autant et plus que le courage.
En rendant la guerre plus cruelle, ces engins de massacre l'ont rendue plus haïssable encore. La bataille n'est plus cette mêlée grandiose où la bravoure se mesurait avec la bravoure. On coraprena l'enivrement des hommes qui, pour une cause quelconque, se trouvent en présence, la colère au front, Tarme à la main. Une belle lutte, corps à corps, où l'on plonge son regard dans celui de l'adversaire, où l'on entre pour ainsi dire dans son ennemi, n'est pas sans grandeur. Chacun tient en quelque sorte au bout de son épée une fraction de son pays; tout en combattant ainsi, on lutte pour son propre compte et son propre courage ; c'est le combat et non le carnage, la bataille et non la tuerie, l'enivrement de la lutte et non Vivresse de la charcuterie.
A présent, c'est de loin qu'on mitraille son ennemi, €t les balles vont frapper l'adversaire à une telle distance que Toeil le découvre à peine ; ce n'est plus qu'un horrible carnage, où la lutte du fort contre le faible devient une gloire.
Et tandis que la gloire dit tout haut que cent mille hommes sont morts, l'écho répond tristement que cent mille fils manquent à leurs mères.
Voilà, messieurs les belliqueux, ce que c'est que la guerre tant acclamée par vous. Avez-vous songé à cette douleur incommensurable que cause la mort d'un enfant adoré que l'on a élevé et conduit à travers mille dangers jusqu'à l'âge de la raison?
Que l'on subisse les cruelles nécessités de la guerre, soit, mais non sans protester contre une telle atteinte à la civilisation. Quand on a comme moi dépassé l'âge des entraînements faciles , un =«entiment de profonde tristesse se mêle aux élans
du patriotisme : le cœur se serre en voyant parfois nos soldats, et en même temps qu'on les acclame, l'œil attendri voit briller une larme au bout de chaque baïonnette»
[Le Figaro, 20 juillet 1870.)
LE SIÈGE DE PARIS ET Li COMMUNE
L'Empire est tombé. La presse est libre. Aussitôt après le 4 septembre paraissent de nombreux journaux, la Patrie en danger de Blanqui, le Peupie Souverain de Pascal Duprat, futur député de Paris, la Vérité d'Edouard Portalis. Puis ce sont le Combat de Félix Pyat, le Tribun du Peuple, le Moniteur du Peuple.
Mais c'est, dès le lendemain de la chute du régime impérial, un flot de placards illustrés, de caricatures violentes où s'exhalent les colères contre les responsables de la guerre. La plume et le crayon s'unissent dans les invectives de ces pamphlets. Ces feuilles volantes se multiplient*. Elles paraissent même par séries, comme les Actualités, qui ont quatre-vingt-sept numéros.
Si quelques planches, comme celles de F. Régamey, ou comme la Fin de la légende, de E. Aucourt, représentant Napoléon III enveloppé dans une redingote grise en loques, un bâton sous le bras, se traînant péniblement, ont un réel mérite, beaucoup d'autres n'ont qu'une verve facile, et beaucoup d'autres encore sont grossières.
Ces images représentent le plus souvent, en leur donnant tous les sobriquets, les souverains déchus,
1. Elles ont été dénombrées par Jean Berleux (Maurice Quentin-Bauchard) dans la Caricature politique en France en 1810iSll. Paris, 1890.
la Famille Riquiqui, les Saltimbanques , Leurs Majestés dégommées, la Ménagerie impériale, M. et M"^^ Badinguet, etc.
Les dessinateurs Faustin, Hadol, Pépin, Groguet, Moloch, Alfred Le Petit, ont une abondante et hâtive production. Guillaume pr et Bismarck reviennent aussi constamment dans ces placards.
Mais un grand artiste, Daumier, s'élève bien audessus de ces charges. Lui, c'est en de puissantes allégories qu'il écrira l'histoire du siège de Paris.
C'est d'abord, dans la presse, l'union autour du gouvernement de la Défense nationale, l'appel à toutes les énergies, magnifié par un manifeste de Victor Hugo, trois jours après l'investissement du 19 septembre. « Les griefs, les ressentiments, les rancunes, les haines, jetons cela au vent! Que ces ténèbres s'en aillent en fumée, dans les canons! Aimons-nous pour lutter ensemble... Il n'y a plus de personnalités, plus d'ambitions; il n'y a plus rien dans les mémoires que ce mot : salut public! » Il n'y a plus, en effet, que préoccupations patriotiques. Le Figaro demande qu'on confère la croix de la Légion d'honneur à la statue de Strasbourg. La proclamation qu'emporte Gambetta, partant de Paris dans le ballon l' Armand-Barbes, traduit les sentiments unanimes : « La population de Paris offre en ce moment un spectacle unique au monde : une ville de deux millions d'âmes, investie de toutes parts, privée jusqu'à présent, par la criminelle incurie du dernier régime, de toute armée de secours, et qui accepte avec courage, avec sérénité^ tous les périls, toutes les horreurs d'un siège... » Mais le gouvernement que préside le général Trochu, quoique soutenu par la majorité de Topinion, ne tarde pas à être attaqué de différents côtés. La Vérité lui pose d'insidieuses questions. — « H y avait deux politiques à suivre, écrit, de son côté^
Félix Pyat, celle de l'intrigue et celle de l'audace, celle de M. Thiers et celle de Danton. Entre les deux, le gouvernement a choisi une troisième : celle des pleurs. Il a plaidé pour la France comme Me Lachaud a pu le faire pour M°^« Lafarge... Il faut, pour cette tâche ardue, que ce soit la République et non l'Empire sous le nom de République. » Certains commencent à douter de l'efficacité des mesures de défense. D'autres proposent des actes révolutionnaires. Le 28 octobre, le Combat, d'abord démenti, annonce la capitulation de Metz. L'agitation des esprits se traduit, le 31 octobre, par l'envahissement de l'Hôtel de Yille : des membres du gouvernement y restent prisonniers jusqu'à ce qu'ils soient délivrés par dix bataillons de la garde nationale cernant et dispersant ceux qui avaient appuyé ce mouvement. Ce mouvement est suivi d'un plébiscite posant cette question : « La population de Paris maintient-elle, oui ou non, les pouvoirs du gouvernement de la Défense nationale? » Il y avait 557.996 oui contre 62.638 non.
Des bruits courent de la possibilité d'un armistice. Dans un article du Soir, Edmond About déclare que cet armistice serait de l'intérêt même des Allemands : il permettrait l'élection d'une Assemblée nationale, « et cette élection est le seul chemin qui puisse nous conduire à la paix ». Cet article (8 novembre) est assez désabusé déjà. Il n'atténue pas, cependant, la foi que gardent le plus grand nombre des Parisiens dans la résistance. L'élan s'est ranimé, le moral s'est rafferrai. La bonne volonté, le courage, la résignation s'attestent. On espère dans les secours du dehors. Paris ne renonce pas, dans ses épreuves, à sa vie intellectuelle. Des concerts, d'abord, au Cirque des Champs-Elysées; pois les représentations de la Comédie-Française, où une partie de la Maison
abrite une ambulance, deviennent régulières. Dans un article du Journal officiel, Théophile Gautier parle de ce contraste des blessés voisinant avec la scène.
Des nouvelles singulières se répandent. Ainsi VElecteur libre (3 décembre) annonce-t-il que la flotte prussienne a été capturée dans le port de Jahde. Le Temps assure que le général Cambriels a remporté une importante victoire dans les Vosges. Ch. Delescluze, dans le Réveil, incite aux fréquentes sorties. « Nous ne connaissons des opérations militaires que ce que veulent bien dire les bulletins officiels, mais il nous suffit de savoir que la lutte est soutenue avec fermeté, que les soldats, gardes mobiles et gardes nationaux, marchent au pas, tète haute. Si quelquefois les bons généraux font les bonnes armées, il est plus vrai de dire que les bonnes armées peuvent vaincre avec de mauvais généraux. » Blanqui, qui doit cesser la publication de la Patrie en danger, se plaint de la frivolité des Parisiens, qui persiste. Elle n'est pas, cependant, sans crânerie, en de telles circonstances, et la belle humeur, quand on a froid et faim et que tonne le canon, est une manière de vertu. Le Figaro et d'autres journaux font, dans leurs colonnes, la part de l'esprit, et des échos prennent en souriant les privations et les misères supportées. On nargue les inquiets, les timorés, comme on a raillé les « francs-fileurs ». Un garde national ea rencontre un autre, en civil : « Tiens, lui dit-il narquoisement, te voilà déjà habillé en armistice! » Un journal original est celui qui s'expédie par ballons. C'est la lettre-journal. L'espace blanc, destiné à être rempli par la correspondance, est encadré d'un résumé des événements, imprimé en petits caractères. C'est l'éditeur Jouaust qui a imaginé cette publication.
C'est la période de l'espoir quand même. « Si Paris doit se rendre, écrit Henry de Pêne, Paris sera ridicule ». La Société des gens de lettres a offert, avec le produit de représentations qu'elle a organisées, deux canons à la Défense nationale.
Cependant, la situation devient de plus en plus •critique. Les nouvelles des armées de province détruisent les illusions. Les journaux de l'opinion la plus avancée attaquent le gouvernement avec un redoublement de violence, lui reprochent son inaction, ses dissimulations, et inspirent les colères et les menaces qui grondent dans les réunions populaires. Les souffrances de la population, courageu- ■sement supportées, vont en s'augmentant.
L'impatience ne se traduit pas que chez les adversaires du gouvernement. Il faut bien entrevoir le moment où Paris , imprenable , succombera à la famine. Le 29 décembre 1870, le Temps pose cette question : « Comment, dans le cas où Paris n'aurait plus de vivres et serait obligé d'ouvrir ses portes, conserver à la Défense nationale l'armée formée dans ses murs?... Si aucune armée de secours n'a pu venir nous débloquer ou nous ravitailler, il est clair que ces deux cent mille hommes seront prisonniers. Mais se fîgure-t-on bien ce que deux cent mille hommes peuvent peser dans la balance de la guerre?... Sans faire ici de la stratégie, mais au nom simplement du bon sens et du salut public, nous disons : il faut absolument que, dans un délai dont le gouvernement peut se rendre oompte par le stock des subsistances, l'armée de Paris ait fait une trouée et tienne la campagne. »
Puis c'est le bombardement, et c'est un historien allemand, A. Niemann, qui a constaté qu'il n'ébranla pas la vaillance générale : « La population «le Paris reçut les premiers projectiles et ceux qui furent lancés plus tard avec curiosité, ironie et