Î6& ANTHOLOGIE DU JOURNALISME
avec indignation contre cette barbarie. » On s'ea prend, dans la presse, au général Trochu et à se» vaines proclamations. Delescluze, dans le Kéveil, demande éuergiquement son remplacement. Trochu affirme qu'il ne capitulera pas. « Un général peut rendre une ville sans capituler, » dit la Lutte à outrance. Et Francisque Sarcey, avec son boa sens, s'écrie : « La belle avance pour nous qu'il refuse de signer la capitulation, si nous sommes forcés de la conclure! » Dans les clubs, on crie à la trahison. Un article de G. de Molinari dans lea Débats raille cette hantise.
Paris atteste sa fermeté en ne renonçant pas même, sous les obus, à aller au théâtre, — ce qui devait se revoir, en 1918, pendant un bombardement plus terrible. Le 10 janvier, dans VUnivers, Louis Veuillot est le seul à s'indigner de cette preuve de santé morale : « Nous avons encore des histrions pour nous distraire; voilà qui va rassurer les absents ! »
Une question se pose : Jules Favre, ministre des affaires étrangères, doit-il, muni d'un sauf-conduit,, aller assister à la conférence de Londres, relative ît la dénonciation du traité de 1856 ? Jules Favre hésite. — « En allant à Londres, écrit Paul Meurice dans le Rappel, ce que vous représenteriez, ce serait la France vaincue. » Des journaux d'opinions diverses, de la Gazette de France et du Siècle au Combat et au Réveil, protestent contre le départ de Jules Favre. D'autres, le Temps, le Journal de Paris, le Soir, le Moniteur, la Patrie, l'invitent ù prendre part à la conférence. Jules Favre a fini par répondre qu'il ne pouvait quitter Paris au milieu du bombardement. — « Sa détermination, écrit Joho Lemoinne dans les Débats, est aussi déraisonnable qu'honorable : nous lui avons confié nos affaires et non nos familles. »
L'inévitable apparaît déjà. Un dernier effort est tenté : c'est la bataille de Buzeuval, dont ou a pu critiquer les dispositions en rendant hommage à l'attitude des troupes et de la garde nationale. L'échec de cette opération détermine une irritation qui croît d'heure en heure. Le général Vinoy remplace le général Trochu comme commandant de l'armée de Paris, mais à l'heure où ces fonctions deviennent vaines. Le 22 janvier le sang coule sur la place de l'Hôtel de Ville, attaqué par l'insurrection, défendu par un bataillon de mobiles. Pour la première fois, à la suite de cette émeute, des journaux sont supprimés, le Réveil et le Combat. Puis c'est la iin, la dure nécessité de traiter avec l'ennemi, après cent trente jours de résistance, devant la famine complète qui est imminente, malgré le rationnement de plus en plus sévère. Et ce sera, hélas ! l'entrée de l'armée allemande dans Paris. Les journaux décident, par dignité, de ne pas paraître pendant ces heures douloureuses où les tioupes prussiennes camperont dans les Champs-Elysées. Le déhlé glorieux de nos troupes victorieuses, le 14 juillet 1919, a effacé celte humiliation.
Pendant le siège, plusieurs journaux parisiens s'étaient dédoublés et publiaient une édition à Tours, puis à Bordeaux.
Dans les régions occupées par l'ennemi, des rédacteurs de journaux qui avaient attesté leur patriotisme furent arrêtés et emprisonués ou déportés.
La désillusion de la capitulation a laissé, dans la population parisienne, à la fois de la prostration et de l'irritation. Les passions, selon un mot expressif, « ont été exaltées jusqu'au délire », et cet état anormal « eût exigé une sollicitade particulière ».
Des mesures impolitiques furent prises, qui pouvaient donner créance aux bruits alarmants d'après lesquels l'Assemblée de Bordeaux songeait au rétablissement de la monarchie. Le gouverneur de Paris, usant des pouvoirs de l'état de siège, ne comprit pas toutes les raisons de la fermentation de Paris. En agissant par à-coups, dans une situation difficile, il hâta la grande insurrection communaliste. Il ne s'était pas rendu compte de la force du mouvement qui se préparait, et qui eut, le 18 mars 1871, son explosion, provoquée par des sentiments divers. L'histoire, plus impartiale que les contemporains, a fait la lumière sur cette période douloureuse et la part de la droiture des uns et des excès des autres, parmi ceux qui furent mêlés à cette révolution. Elle à constaté aussi les fautes du gouvernement régulier et l'horreur de la répression. Il ne saurait s'agir ici que d'évoquer à grands traits le rôle de la presse à cette époque de fièvre. « Cette affreuse lutte, écrivait Henri Martin, a éclaté sur un malentendu, le plus terrible, le plus fatal dans ses conséquences. » Henri Martin était de [ceux qui, après le 18 mars, tentaient l'apaisement, cherchaient à conjurer la rupture. « L'Assemblée nationale et ses délégués, écrivaient les Débats, ont seuls le droit de commander : c'est en leur obéissant qu'il nous reste un dernier espoir de sauver notre malheureux pays. » Les journaux qui combattaient le mouvement protestaient, par une déclaration collective, contre les élections communalistes. Les tentatives de conciliation avaient échoué. Bientôt la Commune, ayant recours à des mesures que ceux qui la dirigeaient avaient stigmatisées en d'autres temps, supprimait des journaux, les Débats, le Constitutionnel, Paris-Journal, le Bien public, puis, successivement, tous ceux qui lui tenaient têle, et interdisait la publication de
tout nouveau journal. Il avait même été proposé qu'il n'y eût plus qu'un journal, V Officiel de la Commune (dont le dernier numéro est daté du 24 mai).
Le ton de la presse, dans les deux camps, est alors frénétique. Les journaux « versaillais », publiés hors Paris, excitaient à l'acharnement de la lutte. La raillerie, dans quelques feuilles, était aussi une arme. Un des journaux supprimés avait pour titre le Bon Sens : « La Commune, écrivait-on, a supprimé le Bon Sens ; ce n'était vraiment pas la peine de le dire. » Dans le camp de Versailles, une foule de petites publications haineuses paraissaient, le Bon Gendarme, le Fils du Père Duchesne, etc. L'un de ces pamphlets parodiait une séance de la Commune, où Jules Vallès était censé proposer la suppression des études classiques, « l'abandon du vieil Homère et de ses vieux casques, du tendre Virgile et de ses Didon chlorotiques ». Dans les derniers jours de la lutte, et après la lutte, quelquesuns des journaux du « parti de l'Ordre » poussèrent à d'implacables représailles.
A Paris, les journaux qui étaient les plus ardents défenseurs de la Commune étaient le Cri du Peuple, de Vallès, avec Pierre Denis, L. Lucipia, Casimir Bonis comme collaborateurs ; le Vengeur, de Félix Pyat, ayant Henri Brissac comme second ; le Père Duchesne, dont l'un des trois rédacteurs, Maxime Vuillaume (les deux autres étaient Vermesch et Alphonse Humbert), a raconté l'histoire dans ses Cahiers rouges^. he Mot d'Ordre, de Henri Rochefort, qui avait Eugène Mourot comme secrétaire , était en dissentiment avec plusieurs mem-
1. En 1869, Gustave Marotcau avait déjà fait paraître un Père Duchesne. Sur Vermcsch (il y avait en lui un poète, à côté du polémiste) voir les Cahiers rouges (X», Les Proscrits).
lires de la Commune. « Si le gouvernement de Paris, écrivait Rochefort, persiste à laisser quelquesuns de ses membres faire le coup de poing dans les journaux, nous l'avertissons que sa dignité y laissera des plumes, car, en tolérant les grossièretés qui s'y étalent, il s'en fait pour ainsi dire le complice. Or, ce serait véritablement trop d'avoir à la fois à son service les suppressions et les injures. » Le Rappel, partisan des droits de Paris, gardait son indépendance.
Beaucoup d'autres journaux n'eurent qu'une -brève existence : VAmi du peuple, de Yermorel, le Bonnet rouge, la Commune (qui, malgré son titre, fut supprimée le 19 mai pour avoir dit que certains « avaient mis la main sur des services publics dont ils ne connaissaient pas le premier mot »), le Mont-Aventin, le Tribun du Peuple, la Révolution, de Benoît Malon, Y Action, V Affranchi, auquel collaboraient Paschal Grousset, Arthur Arnould, Gaston Dacosta, Olivier Pain, etc., le Faubourg et la Montagne de Gustave IMaroteau ^ Paris libre, de Vésinier, où se publiait un feuilleton, le Mariage d'une Espagnole (ï'ex-irapératrice), la Sociale, où M"^" André Léo exprimait ses rêves du bonheur de l'humanité, fût-ce par des moyens violents.
Emile de Girardin, après avoir publié une brochure, le Bonhomme Franklin, qui prétendait faire contrepoids au Père Duchesne, mais qui était peu lue, confia à Charles Virmaître la direction d'un journal, V Union française, qu'il fit paraître le 5 mai, et où il s'appliquait, après d'autres, à cher- 'cher un moyen de conciliation entre Paris et Ver- 'sailles.
L'opposition à la Commune avait eu pour orga- >iics, comme derniers représentants, jusqu'au rao-