LA DEFENSE DE PARIS
Il faudrait pourtant, si c'est possible, en revenir au sens commun. La déclamation ne veut pas désarmer. Tout le monde se prépare à mourir sur les barricades. Et les phrases de s'amonceler, comme les pavés, jusqu'au premier étage!
Si Ton ne meurt que sur les barricades, on vivra longtemps, et l'on peut, en toute sûreté, prêter le serment de cette mort héroïque : il n'en coûtera pas un cheveu.
II est vraiment trop fort qu'après nos quarante jours d'aventures, ou s'obstine encore à prendre les Prussiens pour des imbéciles. Le chauvinisme n'en démordrait pas, même à son dernier soupir. On ne lui ôlera pas de l'idée que les bons Allemands sont décidés à se faire tuer pour nous êtreagréables et nous fournir un thème d'ampliiications.
On sait déjà que, même de par delà les forts, ils-
peuvent bombarder les quartiers de la périphérie. S'ils prennent un fort, les projectiles arriveront très avant dans Paris, peut-être jusqu'au centre.
Mais que l'enceinte soit forcée sur un seul point, alors commence l'œuvre de l'extermination. Les Prussiens n'auront garde de s'engager dans les rues. Pas un peut-être ne descendra le talus; ils chemineront à la sape dans le terre-plein du rempart, en suivant la face intérieure du parapet.
Du fond de cette tranchée, leurs mortiers vomiront sur Paris la dévastation et la mort. Une pluie de bombes et d'obus, partant de ce cercle de feu, allumera partout l'incendie et amoncellera les ruines jusqu'à ce que la grande capitale soit morte ou captive.
Les adjurations éloquentes de Victor Hugo ne la sauveront pas. Ah! grand homme, vous jetez à votre insu de l'huile sur le feu. Vous croyez toucher le cœur de ces barbares, vous ne faites que redoubler leur rage. La gloire de Paris est sa condamnation. Au nom du genre humain, voire enthousiasme les rappelle au respect de la ville-mère, et ils rêvent le déchirement, la dispersion de ses entrailles.
La lumière, ils veulent l'éteindre; ses idées, les refouler dans le néant. Ce sont les hordes du cinquième siècle, débordées une seconde fois sur la Gaule, pour engloutir la civilisation moderne, comme elles ont dévoré la civilisation grécoromaine, son aïeule.
N'entendez-vous pas leur hurlement sauvage : « Périsse la race latine! » Ils entonnent le chant de la tribu zélandaise autour de son festin cannibale : « Heureux qui brise de son tomahav»'k les têtes de là tribu ennemie et qui se repaît de sa chair et de son sang ! »
C'est Berlin qui doit être la ville sainte de l'ave-
nir, le rayonnement qui éclaire le monde. Paris, c'est la Babylone usurpatrice et corrompue, la grande prostituée que l'envoyé de Dieu, l'ange exterminateur, la Bible à la main, va balayer de la face de la terre. Ignorez-vous que le Seigneur a marqué la race germaine du sceau de la prédestination? Elle a un mètre de tripes de plus que la nôtre.
Défendons-nous. C'est la férocité d'Odin, doublée de la férocité de Moloch, qui marche contre nos cités, la barbarie du Vandale et la barbarie du Sémite. Défendons-nous et ne comptons sur personne.
Encore une fois , plus d'illusions! Ne plaçons notre espoir dans l'enceinte ni dans les forts qui ne protègent pas les faubourgs contre le bombardement. Il faut que les bombes soient tenues à distance de notre foyer sacré.
{La Patrie en danger, 12 septembre 1870.)
« Combinez la science d'un mage assyrien avec la courtoisie d'un chevalier français, vous aurez Saint-Victor. » C'est "Victor Hugo qui a ainsi défini cet écrivain de race, dont on a dit qu'il eut « autant de bonnes fortunes de style que de bonnes fortunes de pensée ».
Il avait été le secrétaire de Lamartine. Ses feuilletons dramatiques au Pays attirèrent tout de suite l'attention par leur haute tenue. Du Pays, il passa à la Presse, où il remplaça Théophile Gautier, puis à la Liberté et au Moniteur universel. Il n'y a, dans son œuvre considérable, ni une tache, ni une imperfection, ni une trace de lassitude. Il eût pu mériter aussi le titre de « magicien es lettres ». Tel de ses recueils d'articles, comme llom-. mes et Dieux, reste un monument littéraire. Historien, critique d'art et de théâtre, il a laissé amplement de quoi se survivre.
L'homme était, chez lui, réservé et ne s'ouvrait que dans des discussions esthétiques avec ceux qu'il pouvait considérer comme ses pairs.
Gustave Glaudin a raconté que Saint-Victor ne consentit qu'une fois à une rapide improvisation. Le New- York Herald lui avait demandé de rendre compte de l'inauguration de l'Opéra. On lui prenait au fur et à mesure ses feuillets pour les câbler. Quand le numéro du New-York Herald arriva à Paris, il redouta tellement les fautes d'impression, lui qui corrigeait si soigneusement ses épreuves, qu'il ne voulut pas ouvrir le journal, et le jeta dans le feu sans en avoir rompu la bande.