LA STATUE DE STRASBOURG
Une des manifestations les plus émouvantes du patriotisme parisien est la sainte idolâtrie, le culte ardent et passionné dont, sur la place de la Concorde, il entoure la statue de Strasbourg. Des pieds à la tête, l'image de la noble ville est pavoisée et comme drapée de drapeaux. On lui en fait une robe glorieuse, une parure héroïque, et les bandes rouges de ce vêtement d'étendards semblent les larges taches du sang qu'elle verse si vaillamment pour la France. Une guirlande de fleurs et de feuillages couronne sa tête crénelée; d'autres couronnes, des bouquets sans nombre, sont jetés pêle-mêle entre ses genoux; des lanternes vénitiennes sont suspendues à ses pieds; des inscriptions enthousiastes, des acclamations d'amour et de deuil, des chants patriotiques et des pièces de vers sont collés à son piédestal. Le soir, des verres de couleur, disposés sans ordre, l'illuminent comme un autel. Vous diriez la chapelle ardente de la ville martyre. L'aspect rustique et grossier de cette décoration hâtive la rend plus touchante. On croit voir une de ces madones miraculeuses que la dévotion populaire surcharge d'ex-voto et de naïfs ornements. Les pèlerinages de la foule, qui s'y succèdent jour et nuit, complètent l'illusion. N'est-elle pas, en effet, la protectrice et la sainte de la patrie menacée? Quel plus grand miracle que celui de sa défense intrépide, de l'immolation sublime que, depuis un mois, elle fait d'elle-même au pays!
C'est sous les traits d'une figure réelle et vivante qu'elle nous apparaît aujourd'hui. On l'admire comme une héroïne, on la chérit comme une sœur. — Dans un tableau du musée d'Anvers, le vieux Van Eyck a peint la Vjerge assise au seuil de la
cathédrale de Cologne à demi construite. Elle attend là, rêveuse et triste, que sa maison soit bâtie et qu'elle puisse y entrer. L'imagination se représente ainsi la cité douloureuse, bien plus touchante, bien plus pathétique. C'est debout, la main sur ses armes, le glaive de l'ennemi à demi plongé dans son sein, sous la grêle de la mitraille, sous la pluie des bombes, qu'elle se serre contre sa cathédrale écroulée. L'invasion a submergé la France, et elle résiste toujours, inébranlable, intrépide, couvrant de sa poitrine la plus haute porte de nos frontières ébréchées. La France se reconnaît dans Strasbourg; elle frémit d'admiration, elle tressaille de reconnaissance. La foi remonte à son cœur exalté par ce grand exemple. On ne doute plus des dieux auxquels on voit faire de tels sacrifices. Gloire à cette ville magnanime, illustre par la science et le courage! Muse cuirassée, guerrière qui veille aux remparts de la patrie, assise sur un canon, penchée sur un livre, elle se présente au monde appuyée d'une main sur la presse de Gutenberg, tenant de l'autre l'épée de Kléber et d'Ulrich.
[La Liberté, 12 septembre 1870.)