LA HAINE SAINTE
La France va renaître. Mais si nous voulons qu'elle se relève de toute sa grandeur, hâtons-nous de faire rentrer dans son âme cette haine urgente, vitale, essentielle. Entretenons- la comme un feu sacré. Si elle s'éteignait, sa vie nationale ne ferait plus que décroître. Son abjuration serait une abdication.
Il faut sonner ce tocsin, battre ce rappel, car la France ne sait pas haïr. Il y a un défaut singulier, dans sou admirable organisation : le manque de
mémoire. Son ignorance de la géographie, son inaptitude aux langues étrangères, trahissent cette lacune signalée par les physiologistes des races. !Mais ce n'est pas seulement la mémoire intellectuelle, c'est aussi la mémoire morale et surtout celle des injures, qui lui fait défaut. Elle oublie vite, pardonne aisément, jusqu'aux plus impardonnables insultes. Cela lient peut-être à la facilité merveilleuse avec laquelle elle a jusqu'ici guéri ses blessures. On se réconcilie aisément avec un ennemi quand on se croit sûr de survivre aux coups qu'il vous a portés.
... Ce trésor de haine, qui est parfois la ressource unique d'un peuple, où il puise, aux jours du péril, les énergies du salut suprême, nous l'avions amassé pendant l'invasion. Il s'était grossi de tant d'opprobres et de cruautés, d'affronts et d'outrages, qu'il paraissait presque inépuisable. La revanche est inévitable daus un temps donné; elle est écrite dans le livre de nos destins, s'il n'est pas fermé pour jamais. Préparons-nous à la prendre, quand paraîtra l'occasion propice, par la haine patiente et sérieuse, opiniâtre et vigilante de notre ennemi. Etudions ses forces, scrutons ses lacunes, explo- •rons ses pièges, emparons-nous de ses progrès en iâchant de les devancer. Mettons au ban de Paris sa légion d'espions qui, de la banque à l'échoppe, reviennent déjà, effrontément, reprendre leurs postes. Que cette haine ne s'évapore pas en paroles, mais qu'elle pénètre dans nos lois, qu'elle s'insinue dans nos mœurs, qu'elle inspire notre diplomatie et notre politique. Qu'elle suscite notre armée nouvelle, illustrée déjà par une lutte héroïque, l'exalte de sa passion, l'embrase do son souffle. H y a des poisons qui sont des remèdes; la Franco ne guérira qu'en s'inoculant celui-là.
(4 juillet 1871.)