APPEL AU GOUVERNEMENT
Voilà donc ce que nous gardait la docte Allemagne! Mort aux Français! vient-elle écrire sur nos portes. Barbarie et sauvagerie, c'était donc là ce qu'elle cachait pour nous au fond de sa philosophie et de sa littérature !
Cet aveu nous revient de tous côtés; il est confirmé par les dernières tentatives de la diplomatie.
Nous n'avons rien espéré des négociations. Si quelque argument peut encore avoir prise sur les métaphysiciens de Berlin, c'est sous la forme de chassepots et de canons se chargeant par la culasse.
Puisqu'il est bien démontré que notre existence gêne ces idéalistes, puisque l'esprit pur exige notre anéantissement, puisque l'Allemagne, à laquelle nous avons tant de fois rendu justice, nous oflre en retour le non-ètre et la soustraction de la France, le moment est assurément venu d'en appeler à toutes les forces vives de la France.
Or, quel est pour nous le moyen le plus direct? La levée en masse, dit-on. Mais cette idée vague ne peut produire que des résultats vagues. Jamais levées en masse, toutes seules, n'ont produit d'armées organisées. Que faut-il donc encore? Je le répète, l'appel direct, positif, de la loi.
C'est bien en vain que l'on accuse la lenteur des habitants des campagnes.
Vous connaissez comme moi le paysan de France. Avec la meilleure volonté du monde, que peut-il faire s'il n'est dirigé, appelé, entraîné dans le plan de la défense nationale? Rester à son foyer, prendre sa faux, défendre sa maison, son champ, son village, voilà ce qui est dans la mesure de ses forces individuelles; voilà ce que peut donner le .tocsin de la levée en masse.
Nous avons besoin d'autre chose. Au lieu d'attendre que des armées nous tombent du ciel, il faut que la loi vienne éclairer le paysan et lui dise : et Voilà ta feuille de route. Va au chef-lieu; du chef-lieu au dépôt, pour y être incorporé dans tel bataillon, tel régiment. »
Alors c« même paysan, une fois qu'il a cassé ses sabots, devient membre effectif de la défense nationale, il fait partie de cette armée de secours qui est la condition absolue du salut de Paris et de la France.
Mais encore une fois, il faut pour cela une voix qui le détermine et lui dise : « Lève-toi et marche! » Or cette voix doit être celle de la loi, par l'organe du gouvernement. C'est à lui de parler et de donner l'impulsion suprême que la France attend encore.
Car jamais on n'a vu une grande nation, regorgeant de population et de ressources de tout genre, périr debout toute florissante; si cela s'est vu par hasard, c'est qu'elle n'était pas commandée.
Que faut-il donc? Une parole de vous à vos préfets, à vos sous-préfets, à vos maires. Ils n'ont, ils ne peuvent avoir qu'une seule affaire, qui est de faire marcher au drapeau les hommes que la loi y appelle.
Et voyez le danger où nous courons, si ces mesures tardent plus longtemps d'être prises. On parle vaguement de rassemblements d'hommes qui s'opèrent à la voix de quelques chefs particuliers, l'un en Normandie, l'autre en Bretagne. Ailleurs, il est question d'une ligue du Midi.
A merveille ! Tout ce qui atteste Télan spontané des populations concourt au salut public.
Mais ces rassemblements ne produiront néanmoins que des corps particuliers, qui pourront
EDGAED QUINET
même agir en dehors du plan de la défense générale.
Pour qu'ils aient tous leurs effets, il est nécessaire qu'ils soient reliés entre eux par les armées nationales ; et celles-ci exigent, pour naître et se former, l'action des lois telle que je la demande.
Ne retombons pas dans la constitution militaire du moyen âge, une chevauchée pour chaque province, et point d'armée pour la France.
La bonne volonté n'est que le commencement de l'action. Joignons-y l'autorité. Si les Prussiens eussent seulement donné rendez-vous en France aux gens qui se sentaient pris de la fantaisie personnelle d'y faire une incursion, quel eût été, croyez-vous, le nombre de ces aventureux ? Auraient-ils autour de nous les centaines de mille hommes dont on bous menace?
Non, sans doute; imaginez que ce même système fût appliqué aux finances et qu'on laissât à chacun le choix de payer ou non Timpôt, suivant qu'il serait bien ou mal inspiré. Que deviendraient les finances de l'Etat? Ce que deviendrait une armée qui n'aurait pour règle que la fantaisie de chacun.
Enfin, ces armées nationales que nous appelons, je les suppose formées par les moyens légaux que j'ai indiqués. La question est de savoir à quel point du territoire il faut les porter. Les laisserons-nous disséminées à travers toute la France ? Voudronsnous être forts en chaque point, moyen sûr de ne l'être nulle part ? Je maintiens que leur force sera dans leurs masses, qu'il faut les tenir unies avec la certitude qu'elles pourront s'aider l'une l'autre.
Aujourd'hui, notre champ de bataille est tout semblable. Notre aile gauche a été emportée, notre centre cerné. Reste un seul point fixe, inébranla-
ble, notre colonne de granit, Paris, avec ses invincibles.
C'est donc là, c'est donc au secours de Paris qu'il faut envoyer les forces principales, dès qu'elles seront assez formées pour marcher à l'ennemi.
C'est par cette conception, en ajoutant la force à la force, que nous changerons encore une fois la défaite en victoire.
Je sais bien que tout cela suppose, pour l'armée de secours, un terrain d'opérations où elle puisse masquer ses mouvements ; une autre Vendée où chacun de ses pas soit garanti contre la cavalerie et l'artillerie prussiennes. Il faudrait trouver des lieux où la nature vînt au secours de l'héroïsme d'une armée nouvelle, où tout se réunit contre l'envahisseur, où la France couvrît la France; oui, c'est là ce qu'il faudrait. Or, justement, ces lieux existent. Je pourrais indiquer les sentiers de nos Thermopyles... mais je me garderai de le faire ici... Je m'arrête.
{Le Temps, 25 octobre 1870.)