‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 76 sur 185 · LE 18 MARS · texte numérisé non relu

LE 18 MARS

... Assurément, je ne vais pas refaire l'historique ressassé du premier jour de la Commune : il y en aurait bon besoin, cependant, l'impartialité m'ayant paru étrangère à tous les récits que j'en ai lus.

Seul, Edouard Lockroy s'est trouvé d'accord avec mon impression. Il raconte une sorte de fête, une procession populaire en armes, un défilé, des mouvements de bataillons très calmes, très joyeux, «n plein soleil rayonnant qu'il faisait ce jour-là. Une grimpée serpentante de baïonnettes sur la '2>utte, une prise de possession illusoire du sol familier, du grand air et de la liberté.

Je voudrais dire, au surplus, ce qu'il m'a semblé démêler d'enfantillage en cette alTaire.

On avait le printemps tout neuf, cinq mois d'épouvantable misère à oublier, à savourer un facile triomphe que, le matin, M. Thiers, sachant bien ce qu'il faisait, avait ménagé aux pauvres diables jaloux de leur armement (on connaît l'équipée des canons réquisitionnés, sans chevaux pour les emmener).

Les gens de Montmartre y mettaient de l'ostentation, de la pavane ; on jouait au soldat. Le peuple,

enfant ignorant et malheureux, toujours en défiance, et qu'on pourrait mener par une franche persuasion, s'irrite et se désespère aux malices d'une diplomatie dont il se sent dupe. Il résiste; la répression motivée par sa résistance... pif, paf!... oa le réprime.

Le châtiment formidable et solennel exagère la physionomie des réprouvés, et, d'ombres dans la vie, fait des statues dans la mort. Je parle des meneurs comme des menés, du troupeau comme des chefs : ignorance et misère d'une part, extravagance outrecuidante et puérile de l'autre.

J'ai connu un grand nombre de niais d'alors que, depuis, la légende a faits terrifiants. Un jour ou l'autre je les passerai en revue : il faudra rabattre de leur hyperbolique importance.

En résumé, si j'avais à synthétiser le tableau du désastre, je n'aurais qu'à me rappeler un cadavre, entre autres, qu'il m'a fallu enjamber, plus tard, en mai. C'était un homme fusillé, les pieds au mur, la tête au bord du trottoir, le bras rejeté étendant ses doigts raidis vers une croûte roulée au ruisseau.

En dépit de ses fautes, le peuple de la Commune gardera cet aspect pour la pitié humaine.

Un malheureux révolté, mort en croyant défendre son morceau de pain.

AUGUSTE VAGQUERIE

Pendant bien des années, l'article quotidien d'Auguste Vacquerie dans le Rappel fut un des aliments de l'opinion. Cet article était tour à tour éloquent, enflammé, indigné, railleur, spirituel, d'un fond toujours généreux.

Vacquerie était le plus littéraire des écrivains politiques. Son autorité était grande et il était unanimement respecté.

On sait que Paul Meurice et lui furent les disciples les plus fervents de Victor Hugo, et, après avoir vécu dans son intimité, furent ses exécuteurs testamentaires.

L'œuvre de poète et de dramaturge d'Auguste Vacquerie est considérable. Il avait débuté, en 1840, par un volume de vers, l'Enfer de V Esprit. Le dernier, Futura, succédant à Depuis, était un vaste poème, formant les plus nobles rêves pour les destins de l'humanité. Au théâtre, il donna, en collaboration avec Paul Meurice, Antigone, puis, seul, Tragaldabas, truculente fantaisie romantique, évoquant une soirée houleuse (1848), puis Souvent homme varie, les Funérailles de l'Honneur, le Fils, Jean Daudry, une pièce d'un grand souffle qui est restée longtemps au répertoire de la Comédie-Française, Formosa, Jalousie. Il avait publié[/Vo/t/j et gri~ maces, les Miettes de l'Histoire, Mes Premières Années de Paris, Aujourd'hui et demain, etc.

Mais c'est ici du journaliste qu'il s'agit. Après avoir collaboré au Globe et à l'Epoque, il fut l'un des plus ardents rédacteurs de VEvénement, le journal fondé par Victor Hugo. Il évoquait, dans Depuis, les raisons qui l'avaient jeté au journalisme militant ;

Ne crois pas que je te délaisse.

Art divin ! Tu seras toujours

Ma vio et mes grandes amours,

Mais vois ceux qu'on tuoou qu'on blesse!

... Est-ce à cette heure d'à re lutte

d.98 ANTHOLOGIE DU JOURNALISME

Où l'Inconnu semble en courroux Qii'indiirérent au sort de tous On rest« à jouer de la flûte!

'V Evénement, supprimé, devint V Afèncment , continua -ses courageuses campagnes, et Vacquerie fut condamné à six mois de prison, en même temps que Charles Hugo et Paul Meurice.

C'était peu de temps avant le coup d'Etat de 1851.

Vacquerie suivit Hugo dans son exil à Jersey et à

-Guernesey. Il a conté en vers ces « années de Jersey ».

En 1869, il était un des fondateurs du Rappel, qui bat-

.-^tait la charge contre l'Empire et qui, après La chute du

.wtgime impérial, ne cessa de lutter pour la défense et

l'affermissement de la République.

Dans un poème dédié à Paul Meurice, Auguste Vac- -quei'ifi, en un vers expressif, résumait sa vie intellectuelle, faite d'enthousiasmes et de colères contre tout ce /jui était bas.

î^os haines n'ont jamais été que de l'amour.

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