AUX FRANÇAIS
Mais c'est affreux, cette tuerie qui ne cesse pas! On se laisse étourdir; rérnotion s'use par sa vivacité même ; on vit — si cela peut s'appeler vivre — à travers le massacre et le fratricide; on renonce; l'esprit est coxnme la barque abandonnée à la dérive, et se laisse aller au fil du sang... Mais c'est affreux !
Il y a Jà-'l)a«, à l'autre bout du luornle, Ji Versail- /les, des gens qui, de temps à autre, demandent d€s /nouvelles aux ministres, comment se porte regorgement, combien on a tué de Parisiens, et qui trouvent qu'on n'en a pas tué assez, el ■qui s'indignent quand un honnête homme essaye die leur faire •comprendre que les Parisiens sont des Friinçais. Il j^ a de misérables journaux qui ont poussé à la
^UGL-STE VACQUERIE 199*
guerre en 1870 et qui^ en: 1871 , poussent à la guerre civile, et qui crient : A Paris! comme ils criaient r A Berlin!
Et il y a ici des gens qui, le soir, vienneat* S-' accouder au parapet des ponts pour avoir le &p<?ctaele des éclairs du bombardement et pour écouter le dialogue du Mont-Yalérien et du Trocadéro ; plusieurs ont des lorgnettes, les prêtent aux femmes, sont galants, plaisantent,..
Et pendant ce temps-là,, il y a des mères auxquelles on rapporte le corps de leur fils, et il y a àes enfants qui avaient un père hier et qui n'en ont plus aujourd'hui, et il y a de pauvres jeunes filles qai meurent de faim dans les caves de IS'euîlly eti des Ternes !
Ce sont là des choses auxquelles on ne peut pourtant pas se résigner, et, quant à nous, ce que nous avons dit avant cette horrible lutte, et ce que nous avons redit quand elle a commencé, nous lerépéterons jusqu'à ce qu'elle finisse. Et nous nous-f jetterons, et nous nous jetterons encore, et nousnous jetterons toujours entre les combattants, auii risque de recevoir les balles des deux côtés !
Ce ne sont pas les tués qui nous navrent. Le& gardes nationaux meurent fièrement pour leur grande ville et ne nous permettraient pas de le&plaindre. Cène sont même pas les mères : si poigftaDtes et si touchantes que soient les catastrophesindividuelles, il y a une mère qui passe araat tom-j tes les autres : la patrie. C'est sur cette mère-là^ que nous pleurons ; c'est sur cette pauvre chère, patrie, déjà si frappée par la Prusse, et qu'on frappe des deux côtés à la fois,, et qui n'est encore que blessée aujourd'hui, et qui peut être tuée demain. Et alors, quel que soit le vainqueur, sa victoire sera bien avancée, lorsqu'elle possédera un cadavre !
Ah ! voici vingt jours qu'on se rue les uns sur les autres, les uns criant : Vive Paris ! et les autres : Vive Versailles! Et qui donc criera; Vive la France ?
Nous sommes au dix-neuvième siècle. Un empereur se dispute avec un roi : guerre. Une ville veut se constituer : guerre civile. Toujours le vieux procédé, brutal et barbare. Alors, à quoi bon le passé, le travail des siècles, l'étude, la raison, la parole? A quoi bon les combattants du progrès et les martyrs du vrai ? A quoi bon tous ceux qui ont souffert pour qu'on souffre moins, tous ceux qui sont morts pour qu'on vive? Au secours, les philosophes, les écrivains, les suppliciés ! Ils sont là, ils nous regardent, ils nous parlent, ils nous conseillent; ils sont là tous, les tués, les exilés, les prisonniers, depuis celui qui s'est fait crucifier pour que les hommes s'entr'aiment jusqu'à celle qui s'est fait brûler pour sauver la France ; ils se penchent désespérément vers nous.
Si nous ne les écoutons pas, si les siècles ont travaillé pour rien, si l'intelligence est inutile, si on ne parle la même langue que pour ne plus discuter qu'à coups de canon, alors, qu'on brûle les livres, qu'on ferme les écoles, qu'on démolisse les bibliothèques, et qu'on sème à la place de l'herbe que nous brouterons, et que le troupeau humain vive à quatre pattes entre le bâton du berger et le couteau du boucher !
[Le Rappel, 23 avril 1871.)