GŒTHE
En étudiant Goethe, en essayant de le faire mieux connaître parmi nous, je ne me suis jamais proposé de travailler à la gloire de son pays. Un enfant de Metz, élevé près de la frontière, ne pouvait se faire illusion sur les sentiments de l'Allemagne à notre égard, ni se dissimuler la haine qu'on nous portait des deux côtés du Rhin. Toute parole d'admiration pour d'implacables ennemis, pour ceux qui devaient un jour arracher de la France sa ville natale, dont il n'attendait d'avance ni générosité ni justice, eût été déplacée dans sa bouche. Mais admirer Gœthe, ce n'est point admirer l'Allemagne, encore moins la Prusse, que Gœthe n'aimait guère.
Un grand homme n'appartient pas uniquement au pays où il est né. L'humanité tout entière le réclame comme un représentant du génie humain plus encore que du génie d'une race. Quelquefois même des peuples voisins se disputent l'honneur de l'avoir formé à leur école. Quoique Gœthe appartienne à l'Allemagne par sa naissance, bien des éléments divers qui se mêlent chez lui à l'élément germanique , révèlent une culture d'esprit antérieure et supérieure à la culture allemande. Il se ressentit toute sa vie de l'éducation française qu'il avait reçue dans sa jeunesse et qu'avait partagée tout le dix-huitième siècle. Lui-même, reconnaissant ce qu'il nous devait, ne put se décider ni en 1806 ni en 1813, lorsque la haine de l'Allemagne se déchaînait contre nous, à haïr une nation qui représentait pour lui ce qu'il y a de plus délicat et de plus élevé dans la civilisation moderne.
L'hommage qu'il rendait alors au génie bienfaisant de la France, nous pouvons le rendre aujour-
ALFRED MEZIERES
d'hui, non au génie impitoyable de la Prusse, mais au libre et puissant esprit qui s'est élevé seul audessus des ressentiments et des violences de ses compatriotes, comme il s'élevait au-dessus des écrivains de son temps par l'étendue d'une intelligence sans égale et sans rivale dans l'histoire des lettres allemandes.
Gœthe est trop supérieur à la race germanique pour que nous l'acceptions comme son représentant. Ce n'est pas d'elle qu'il a pu apprendre à dominer les petites passions nationales, à se maintenir dans uue région de la pensée où la haine de peuple à peuple ne pénètre point, où l'on ne s'attache plus qu'aux grands intérêts de la science et de l'art, où l'on ne sert plus que la vérité, où l'on se croit le concitoyen non de tous ceux qui partagent dans la même langue les mêmes préjugés, mais de tous ceux qui pensent. De telles idées ne viennent point de l'Allemagne; ce sont les philosophes et les écrivains français du dix-huitième siècle qui les ont répandues à travers le monde, en rapprochant les intelligences, en préparant une révolution qui ne devait pas seulement profiter à leur pays,, dont ils espéraient que l'Europe entière recueillerait le bénéfice. Gœthe ne paraît-il pas aujourd'hui plus rapproché de ces généreux esprits, si éloignés des mœurs du moyen âge, si opposés aux abus de la force, si dédaigneux du droit de conquête, que des professeurs, des savants, des écrivains de l'Allemagne contemporaine, qui ont demandé le bombardement de Paris et réclamé deux millions d'àmes comme la proie du vainqueur ?
Journaliste politique, Auguste Vitu resta fidèle à ses ^opinions, qui n'étaient pas des opinions libérales. Il fut, au Pouvoir, au Pays, à V Etendard, au Constitutionnel, le défenseur des hommes et des idées du second Empire, puis, après la chute du régime impérial, un des soutiens du « Parti de l'Ordre ». Mais, dans le journalisme littéraire, il fut un lettré et un érudit. De 1871 à sa mort, il rédigea la critique dramatique au Figaro. Il avait été un de ceux qui avaient inauguré les comptes rendus du lendemain. Ses articles, source précieuse de renseignements, si ses jugements ont parfois quelque parti pris, •ont été réunis, jusqu'à 1882, sous le titre des Mille et une Nuits du théâtre. En sa jeunesse, il avait été l'ami de Mûrier, et avait collaboré avec lui. Parmi ses études historiques, on doit citer Ombres et vieux murs, la Maison mortuaire de Molière, le Jargon du quinzième siècle, etc. Si le polémiste avait été vif, l'homme, en lui, était courtois, en dépit de son allure un peu raide, et sa conversation était intéressante et nourrie de souvenirs.