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ALEXANDRE DUMAS FILS

Parmi les écrivains éminents qui ont frappé de leur empreinte le théâtre contemporain, un Alexandre Dumas fils est certainement l'une des physionomies les plus originales. Il marche en dehors des traditions, et ne semble pas les connaître. Les classiques, s'il les a lus (et je ne puis douter qu'il les ait étudiés de près)» n'ont laissé cependant aucune trace dans son œuvre. Comme tendances, ■comme idées, comme qualités et comme défauts, il

appartient exclusivement à son époque : comme manière, il n'appartient qu'à lui-même.

On peut discerner, dans l'œuvre d'un observateur, d'un moraliste, tel que doit être l'écrivaia dramatique qui n'a pas abandonné, comme Scribe et ceux de son école, tout commerce avec la pensée, trois choses parfaitement distinctes, quoique se confondant sans cesse et concourant au même but : une peinture, unjugement, un idéal.

Dans une carrière de vingt ans à peine, laborieu* sèment et glorieusement remplie, M. Alexandre Dumas est parti de la Dame aux Camélias, peinture pure et simple, pour arriver, en passant sur des œuvres à la fois pittoresques et critiques, comme le Demi-Monde et le Père prodigue, aux Idées de Madame Auhray, œuvre de discussion et de conclusion philosophique, où l'auteur prend plus souvent la parole pour son propre compte que pour le compte de ses personnages, et se préoccupe décidément de prouver plutôt que de peindre. M. Alexandre Dumas fils, parvenu, grâce à d'éclatants et durables succès, aux plus larges perspectives de son art, paraissait, pour ainsi dire, sur le point d'en sortir pour se consacrer à la philosophie pratique et à la morale sociale, c'est-à-dire à la science, peut-être supérieure à l'imagination ou, au moins, plus utile, mais aussi sa cruelle ennemie, car elle ne s'en empare que pour la maîtriser et l'étoufTer.

Où chercher le secret de cette transformation graduelle des facultés d'un artiste que son origine,, que son éducation, que les circonstances particulières de son entrée dans la vie semblaient vouer fatalement aux succès rapides et éphémères de la littérature courante et qui, par une suite d'efforts constants, par une volonté réfléchie, s'est engagé dans l'étude des plus difficiles et des plus graves

problèmes ? Ce secret, on ne le trouverait, je crois, que dans l'intimité d'une biographie qui ne m'est pas assez connue pour que je m'y hasarde, mais qui n'est pas assez murée pour que je n'en devine certaines phases et certains résultats. Alexandre Dumas fils, s'il l'avait voulu, aurait pu se contenter de rester le fils de son père, littérairement parlant. Il a voulu être autre chose, et il y a réussi ; mais cette autre chose, c'est exactement le contraire de son père. Il semble que toute l'expérience de la vie, que l'auteur des Mousquetaires jetait par la fenêtre comme un simple grimoire, ait été soigneusement recueillie par l'auteur du Père prodigue. Pour tout dire en un mot, à mesure que le père prenait des années sans vieillir, c'était le fils qui devenait sage.

On sent et l'on suit cette impression dans le choix successif des héros de ses comédies. C'est d'abord Armand Duval, la jeunesse qui déborde, la passion qui jaillit à tort et à travers ; puis Olivier de Jalin, n'est-ce pas déjà un Armand Duval désabusé, devenu sceptique parce qu'il a été trompé, quoique demeuré indulgent parce qu'il a été aimé? Et c'est encore un Olivier de Jalin un peu refroidi, c'est-à dire un Armand Duval décidément en retraite que cet (c Ami des Femmes », l'un des types les plus singuliers, les plus curieux et les moins compris d'une riche galerie.

Un désenchantement complet, une appréciation positive des choses de la vie, des faiblesses et des entraînements du cœur, aussi nette, aussi désespérante que celle de l'expert qui, d'une voix impassible, évalue quinze francs le Raphaël inédit sur lequel l'amateur candide avait rêvé les trésors de Golconde, tel est le bilan de M. Alexandre Dumas fils dans sa seconde manière. On a souvent comparé les reparties vives et amères à des flèches

barbelées qui vibrent dans l'air avant de frapper la victime. Les mots d'Alexandre Dumas fils ressemblent plutôt aux sifflements des couteaux que les peuples du Midi lancent avec tant d'adresse, et qui pénètrent à quinze pas les parois les plus dures; c'est un éclair froid qui éblouit l'œil et fait éprouver le frisson nerveux des coupures nettes dans une chair vive. Il y a quelque chose de cruel dans la lucidité de cet esprit sagace qui ne se trompe quelquefois que parce qu'il manque d'illusions- L'homme, pour être vertueux, la femme, pour être sage, ont besoin qu'on les aide par un peu de crédita

[Le Figaro, 10 octobre 1871.)

JOHN LEMOINNE

« John Lemoinne, disait Sainte-Beuve, a le bon sens piquant et acéré, même légèrement impertinent. Saint- TVIarc Girardin a aussi le bon sens impertinent, mais comme une marquise a le nez retroussé. Chez John Lemoinne c'est plus bref et plus incisif : c'est tout nerf et tout acier. »

Moins gravement, Monselet écrivait qu'il était de cette école de journalistes dogmatiques, habiles, prudents, et dont le nœud de cravate traverse toutes les révolutions sans cesser d'être irréprochable.

Il était entré au Journal des Débats en 1841, et n'avait plus quitté cette maison, où il avait pris une place de plus en plus importante, y apportant un esprit libéral qui eut ses variations. L'intérêt qu'il portait aux institutions politiques de l'Angleterre ne pouvait que l'éloigner du despotisme impérial.

Après la chute de l'Empire, il témoigna des préférences pour le régime monarchique. Après de longues hésitations, il se rallia à la République, dont il avait constaté la vitalité, et il combattit les tentatives de réaction du ministère de Broglie-Fourtou, en 1877.

Il avait été élu, en 1876, membre de l'Académie française. Sénateur inamovible en 1880, il prit place au centre gauche.

Il a laissé de nombreuses études sur l'Angleterre. Un certain nombre de ses articles, publiés dans le Journal des Débats et la Reuue des Deux Mondes, ont été réunis sous le titre à' Etudes critiques et biographiques.

En 1872, un article de lui, où il se moquait des prétentions et de la hâte des adversaires de la République, eut un grand retentissement :

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