‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 87 sur 185 · CAMILLE PELLETAN · texte numérisé non relu

CAMILLE PELLETAN

traînant sa clarté, parfois secouant des bouquets d'étincelles ou dardant une langue aiguë, errant, marchant toujours; flamme vivante qui captive le regard, brille sans cesse et ne monte jamais. Toute la verve de ce bon sens, qui pousse des pointes çà et là, déblaye, illumine à l'improviste des échappées inattendues; toute la fantasmagorie de cette magique habileté, qui flatte, endort, distrait, charme, voltige et papillonne, étourdissante, autour du patient, pour le poindre si juste à une minute si précise qu'il ne peut ni se garer de sa piqûre, ni même crier; cette impatience méridionale à l'haleine courte et brusque , dont l'irritabilité perce dans le moindre mot, même de caresse, et qui hache jusqu'aux grandes pensées en petites phrases, pour en cingler chaque bribe d'un jet vigoureux; celte personnalité qui tantôt s'abandonne, cause d'ellemême, dit ses caprices, ses espoirs, ses détails presque intimes; tantôt se redresse, fait toujours avec tact sentir le poids de son juste orgueil; tantôt d'un éclat de colère (mais mesuré) lance un mot affilé, dont la blessure cuira longtemps; et puis cette passion qui raille, se révolte, sanglote à nu; et puis cette vieillesse illustre, au ton prolixe, raconteur et paternel, mais sous laquelle bout le sang marseillais... Toutes ces choses, mêlées avec leur mobile susceptibilité, leur vivacité incoercible et le calcul qui les emploie et les discipline, c'est M. Thiers.

Ainsi se développe à la tribune, énorme, interminable, toujours nouveau, le discours... j'allais dire la journée de tribune... le discours ordonné comme une armée en bataille, vivant comme l'homme même, prime-sautier comme une causerie, où les démonstrations, les maximes, les anecdotes, les traits de caractère de Tesprit le plus bourgeois de France, les éclairs de lumineux bon sens, l'expérience du

vétéran des hommes d'Etat, les souplesses et les précautions du politique, les graves considérations de l'historien, les ripostes terribles de la gloire la moins endurante qui soit, passent, brillent, éclatent, caressent, frappent, se glissent et se mêlent.

Tout cela coulant par saccades dans un petit filet de voix aiguë, dont le timbre grêle et perçant s'assouplit avec un art miraculeux.

Jamais son éloquence n'avait dû se déployer dans une si grande et si complète journée. C'était la lutte décisive, livrée contre lui seul et où il était engagé tout entier, dans sa personne, dans son pouvoir, dans ses idées, dans son œuvre; et la politique, la confiance, peut-être l'avenir de la France, étaient réunis sur sa tête. Dès le début, ardent, décidé, brusque, il prend, il arrache toute la responsabilité pour lui : « S'il y a un coupable, — je le dis devant le pays et l'Assemblée , — c'est moi. » Oui, c'est lui qu'on vise, c'est son pouvoir qu'on attaque... Ce pouvoir qu'il n'avait pas convoité, il en rappelle l'origine : « Vous n'avez pas délibéré en me le donnant, je n'ai pas délibéré en l'acceptant; vous et moi, nous étions sous le poids de la nécessité. » ... Ce pouvoir, il n'a guère plus de raison de le convoiter aujourd'hui, — et l'on sent l'accent poignant de sa voix, quand il crie, presque dans un sanglot : « Je l'ai exercé abreuvé d'amertumes. » Oui, c'est lui, lui seul qu'on cherche; et il peut s'écrier : « Votre verdict s'adresse à moi, à moi seul. » Puis : « Je viens m'expliquer ici avec la fierté d'une conscience honnête et d'un bon citoyen. »

A ces premiers mots, l'aspect des choses a changé. Manœuvres, équivoques, arguties, ruses, conventions, tout se dissipe : quelques cris brefs €t nets, d'une fierté franche et impétueuse, ont percé, déchiré les toiles parlementaires.

{Le Rappel, 1873.)

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