‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 90 sur 185 · HENRY MARET · texte numérisé non relu

HENRY MARET

se séparent, tout est bien. Et l'enfant? Pourquoi l'enfant qui est innocent est-il puni comme le coupable ? Puni plus sévèrement encore; car vous ne le condamnez pas seulement à être malheureux, vous le forcez à devenir criminel à son tour. Vous jetez cet être naïf et inconscient, dont on a comparé l'intelligence à une cire molle, en proie à toutes les infamies du hasard ; et vous, société, qui avouez n'emprisonner les criminels que pour prévenir le retour des crimes, pour un forfait que vous châtiez, TOUS semez le germe d'on ne sait combien de forfaits nouveaux. Cer'tes, cela est encore plus bête que féroce, et il serait temps qu'on cherchât à résoudre ce problème. La société a des droits; mais elle a aussi des devoirs, et parmi ces devoirs, le plus sacré est la protection de ses membres. Punir est bien, prévenir est mieux. L'enfant a droit à la vie, à l'éducation, au respect; si la société ne lui donne rien, lui, à son tour, ne doit rien à la société^ et s'il se fait bandit quand il devient homme, la société seule est coupable, et c'est lui qui a raison. Certes, ce fait est « tristement curieux », comme on dit; mais il en est d'autres qu'on ne dit pas, et qui «ont plus tristement curieux encore. Une guerre civile éclate, des milliers d'hommes sont égorgés, d'autres milliers d'hommes sont arrachés à leur patrie, à leur famille, et vont expier aux antipodes le crime de n'avoir pas réussi. Vas victis; c'est le cri des vainqueurs, depuis le commencement des siècles. Cela est entendu, cela est convenu, personne n'y contredit; et les enfants?

Les enfants? Ils n'auront plus de pain à la maison, plus de baisers, plus de sourires. Souvent ils n'ont plus de mère; parfois la mère est condamnée; si elle est libre, son travail est insuffisant. C'est fini. L'avenir se ferme; l'école se quitte; un large rideau noir sépare l'espérance de la réalité; et qui

peut répondre que celui qui eût été demain un honnête ouvrier, ne sera pas un prolétaire haineux et farouche, prêt à demander compte au premier passant des maux qu'il a soufferts sans les avoir mérités ?

Bourgeois imbéciles et aveugles qui, dans vo& esprits obtus, n'avez même pas cette compréhension de la clémence qu'avait Octave Auguste, et qui ne voyez pas qu'il n'y a pas seulement dans le pardon générosité, mais bonne alïaire, je vous plains. Il y a des moments où ce qui s'entasse autour de vous d'effrayantes inimitiés m'épouvante moi même. Vous vous imaginez que la mort est un dénouement, que l'écrasement est une fin; mort et écrasement ne sont que des trêves. Et vous ne savez pas ce que le triomphe implacable prépare d'implacables revanches.

[La Lanterne, 29 avril 1877.)

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