MARGUERITE DE NAVARRE
IX. — Deux Cordeliers écoutant le secret où on ne les avait appelés, pour avoir mal entendu le langage d'un boucher, mirent leur vie en danger.
Il y a un village entre Niort et Fors, nommé Grip, lequel est au seigneur de Fors. Un jour advint que deux Cordeliers, venant de Niort, arrivèrent bien tard en ce lieu de Grip et logèrent en la maison d'un boucher. Et pour ce que entre leur chambre et celle de l'hôte n'y avoit que des ais bien mal joints, leur prit envie d'écouter ce que le mari
disoit à sa femme, étant dedans le lit ; et vinrent mettre leurs oreilles tout droit au chevet du lit du mari, lequel, ne se doutant de les hôtes, parloit à sa femme privément de son ménage, en lui disant : « M 'amie, il me faut demain lever matin pour aller voir nos cordeliers, car il y en a un bien gras lequel il nous faut tuer ; nous le salerons incontinent et en ferons bien notre profit. » Et combien qu'il entendoit de ses pourceaux, lesquels il appeloit cordeliers, si est-ce que les deux pauvres Frères, qui oy oient cette conjuration, se tinrent tout assurés que c'étoit pour eux et en grande peur et crainte, attendoient l'aube du jour. I] y en avoit un d'entre eux fort gras et l'autre assez maigre. Le gras se vouloit confesser à son compagnon, disant que un boucher ayant perdu l'amour et crainte de Dieu, ne feroit non plus de cas de l'assommer qu'un beuf ou autre bête.
Et vu qu'ils étoient enfermés en leur chambre de laquelle ils ne pouvoient sortir sans passer par celle de l'hôte, ils se dévoient bien tenir sûrs de leur mort et recommander leurs âmes à Dieu. Mais le jeune, qui n'étoit pas si vaincu de peur que son compagnon, lui dit que puisque la porte leur étoit fermée, f alloit essayer à passer par la fenêtre et que aussi bien, ils ne sauroient avoir pis que la mort. A quoi le gras s'accorda. Le jeune ouvrit la fenêtre et voyant qu'elle n'étoit trop haute de terre, sauta légèrement en bas et s'enfuit le plus tôt et le plus loin qu'il put, sans attendre son compagnon, lequel essaya le danger.
Mais la pesanteur le contraignit de demeurer en bas : car, au lieu de sauter, il tomba si lourdement qu'il se blessa fort en une jambe.
Et quand il se vit abandonné de son compagnon et qu'il ne le pou voit suivre, regarda à l'en tour de lui où il se pourroit cacher et ne vit rien que un tect à pourceaux où il se traîna le mieux qu'il put. Et ouvrant la porte pour se cacher dedans, en échappa deux grands pourceaux, en la place desquels se mit le pauvre Cordelier et ferma le petit
huys sur lui, espérant, quant il orroit le bruit des gens passant, qu'il appelleroit et trouveroit secours. Mais sitôt que le matin fut venu, le bouclier apprêta ses grands couteaux et dit à sa femme qu'elle lui tînt compagnie pour aller tuer son pourceau gras. Et quant il arriva au tect, auquel le Cordelier s'étoit caché, commença à crier bien haut et ouvrant la petite porte : « Saillez dehors, maître cordelier, saillez dehors, car aujourd'hui, j'aurai de vos boudins ! » Le pauvre Cordelier, ne se pouvant soutenir sur sa jambe, saillit à quatre pieds hors du tect, criant, tant qu'il pouvait : miséricorde ! Et si le pauvre frère eut grand peur, le boucher et sa femme n'en eurent pas moins, car ils pensoient que saint François fût courroucé contre eux de ce qu'ils nommoient une bête cordelier et se mirent à genoux devant le pauvre frère, demandant pardon à saint François et à sa religion, en sorte que le Cordelier criait d'un côté miséricorde au boucher et le boucher à lui... A la fin, le beau père, connaissant que le boucher ne lui vouloit point de mal, lui conta la cause pourquoi il s'étoit caché en ce tect, dont leur peur tourna incontinent en ris.
(Heptatnéron, nouvelle XXIV.)