‹ Anthologie du XVI siecle francaisChapitre 12 sur 74 · RABELAIS · texte numérisé non relu

RABELAIS

XL — Comment Pantagruel de sa langue couvrit toute une armée et de ce que l'auteur vit dedans sa bouche.

En chemin, passant par une grande campagne, les soldats furent saisis d'une grosse housée de pluie. A quoi commencèrent se trémousser et se serrer l'un l'autre. Ce que voyant, Pantagruel leur fit dire par les capitaines que ce n'étoit rien et qu'il voyoit bien au-dessus des nuées que ce ne seroit qu'une petite rosée, mais, à toutes fins, qu'ils se missent en ordre et qu'il les vouloit couvrir. Lors se mirent en bon ordre et bien serrés. Et Pantagruel tira sa langue seulement à demi et les en couvrit comme une géline fait ses poulets.

Cependant je, qui vous fais ces tant véritables contes, m'étois caché dessous une feuille de bardane, qui n'étoit moins large que l'arche du pont de Monstrible ; mais quand je les vis ainsi bien couverts, je m'en allai à eux rendre à l'abri, ce que je ne pus, tant ils ét oient ; comme on dit, au bout de l'aune faut le drap. Donc, le mieux que je pus, montai dessus, et cheminai bien deux lieues sur sa langue, tant que j'entrai dedans sa bouche. Mais, o dieux et déesses, que vis-je là ? Jupiter me confonde de sa foudre trisulque si j'en mens. J'y vis de grands rochers (je crois que c'étoient ses dents) et de grands prés, de grandes forêts, de fortes et grosses villes, non moins grandes que Lyon ou Poitiers. Le premier que y trouvai, ce fut un bonhomme qui plantoit des choux. Dont tout ébahi lui

demandai : « Mon ami, que fais-tu ici ? — Je plante, dit-il, des choux. — Et à quoi, ni comment ? dis-je. — Ah ! monsieur, dit-il, ne pouvons être tous riches. Je gagne ainsi ma vie et les porte vendre au marché en la cité qui

est ici derrière.

— Jésus, dis-je, il y a ici un nouveau monde ! — Certes, dit-il, il n'est mie nouveau ; mais Ton dit bien que hors d'ici il y a une terre neuve, où ils ont et soleil et lune et tout plein de belles besognes : mais celuici est plus ancien.

— Voire mais, disje, mon ami, comment a nom cette ville où tu portes vendre tes choux?

— Elle a, dit-il, nom Aspharage et sont chrétiens, gens de bien et vous feront grande chère. »

Bref, je délibérai d'y aller. Or, en mon chemin, je trouvai un compagnon qui tendoit aux pigeons. Auquel je demandai : « Mon ami, dont vous viennent ces pigeons ici ? — Sire, dit-il, ils viennent de l'autre monde. » Lors je pensai que quand Pantagruel bailloit, les pigeons à pleine volée entroient dedans la gorge, pensant que ce fût un

colombier. Puis entrai en la ville, laquelle je trouvai belle, bien forte et en bel air ; mais à l'entrée les portiers me demandèrent mon bulletin, de quoi je fus fort ébahi et leur demandai : « Messieurs, y a-t-il ici danger de peste ? — 0 Seigneur, dirent-ils, Ton se meurt ici auprès, tant que le chariot [à enlever les cadavres] court par les rues. — Vrai Dieu ! dis-je, et où ?» A quoi me dirent que c'étoit en Laryngues et Pharyngues, qui sont deux grosses villes telles comme Rouen et Nantes, riches et bien marchandes...

(Pantagruel, chap. XXXII.)

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