XII. — Des meurs et condictions de Panurge
Panurge étoit de stature moyenne, ny trop grand ny trop petit, et avoit le nez un peu aquilin, fait à manche de rasoir, et pour lors étoit de l'âge de trente et cinq ans ou environ, fin à dorer comme une dague de plomb, bien galand homme de sa personne, sinon qu'il étoit quelque peu paillard et subject de nature à une maladie qu'on appeloit en ce temps là
Faute d'argent, c'est douleur non pareille,
— toutesfoys, il avoit soixante et trois manières d'en trouver toujours à son besoin, dont la plus honorable et la plus commune étoit par façon de larcin furtivement fait, — malfaisant, pipeur, buveur, batteur de pavés, ribleur s'il en étoit à Paris : au demeurant, le meilleur filz du monde ; et toujours machinoit quelque chose contre les sergens et contre le guet.
A l'une foys, il assembloit trois ou quatre bons rustres, les faisoit boire comme templiers sur le soir; après, les menoit au dessous de Sainte Geneviève ou auprès du collège de Navarre, et, à l'heure que le guet montoit par là, ce que il congnoissoit en mettant son épée sur le pavé
et l'aureille auprès, — et lors qu'il oyoit son épée branler, c'étoit signe infaillible que le guet étoit près, — à l'heure doncques, luy et ses compagnons prenoient un tombereau et luy bailloient le branle, le ruant de grande force contre Tavallée : et ainsi mettoient tout le pauvre guet par terre comme porcs ; puis fuy oient de l'autre côté, car, en moins
UN EX-LIBRIS AUTOGRAPHE DE RABELAIS (Actuellement à la Bibliothèque de l'Université de Sheffield.)
de deux jours, il sut toutes les rues, ruelles et traverses de Paris comme son Deus det.
A l'autre fois, faisoit en quelque belle place, par où ledit guet devoit passer, une trainée de poudre de canon, et, à l'heure que passoit, mettoit le feu dedans et puis prenoit son passe-temps à voir la bonne grâce qu'ils avoient en fuyant, pensans que le feu saint Antoine les tint aux jambes.
Et, au regard des pauvres maîtres es ars, il les persécutait sur tous autres. Quand il rencontroit quelqu'un d'entre eux par la rue, jamais ne failloit de leur faire quelque mal : maintenant leur mettant un étron dedans leurs chaperons au bourlet, maintenant leur attachant de petites queues de regnard ou des aureilles de lièvres par derrière, ou quelque autre mal.
Un jour que Ton avoit assigné à iceux se trouver en la rue du Feurre, il fit une tartre Borbonnoise, composée de force de ails, de galbanum, de assa fetida, de castoreum, d'étrons tous chaux, et la détrampit en sanie de bosses chancreuses, et de fort bon matin engressa et oignit tout le pavé, en sorte que le diable n'y eust pas duré. Et tous ces bonnes gens rendoient là leurs gorges devant tout le monde comme s'ils eussent écorché le renard : et en mourut dix ou douze de peste, quatorze en feurent ladres, dix et huit en furent pouacres. Mais il ne s'en soucioit mie, et portoit ordinairement un fouet sous sa robe, duquel il fouettoit sans rémission les pages, qu'il trouvoit portans du vin à leurs maîtres, pour les avancer d'aller.
(Pantagruel, chap. XVI.)
XIII. — Frère Jean des Entommeures défendant le clos de l'abbaye de Seuillé.
LÀ fut décrété qu'ils feroient une belle procession, renforcée de beaux préchans et litanies contra hostium insidias et beaux répons pro pace. En l'abbaye était pour lors un moine claustrier, nommé frère Jean des Entommeures, jeune, galant, f risque, dehait, bien à dextre, hardy, aventureux, délibéré, haut, maigre, bien fendu de gueule, bien avantagé en nez, beau dépêcheur d'heures, beau débrideur de messes, beau décrotteur de vigiles, pour tout
dire sommairement, vray moine si onques en fut depuis que le monde moinant moina de moinerie ; au reste, clerc jusques es dents en matière de bréviaire.
Ayant vu les ennemis occupés à vendanger le clos de T abbaye, il retourne au chœur de l'église où il trouve les moines en train de chanter :
« Impe, tum, in, imi, co, rum, ne num, num... — Cest, dit-il, bien chien chanté ! Vertus Dieu, que ne chantezvous : Adieu paniers, vendanges sont faites ?... » Lors, dit le prieur claustral : « Que fera cet ivrogne ici ? Qu'on me le mène en prison ! Troubler ainsi le service divin ! — Mais, dit le moine, le service du vin, faisons tant qu'il ne soit troublé ; car vous-même, monsieur le Prieur, aimez boire du meilleur. Ainsi fait tout homme de bien ; jamais homme noble ne hait le bon vin ; c'est un apophtegme monacal... » Ce disant, mit bas son grand habit et se saisit du bâton de la croix, qui étoit de cœur de cormier, long comme une lance, rond à plein poing et quelque peu semé de fleurs de lys, toutes presque effacées.
Ainsi sortit en beau sayon, mit son froc en écharpe, et de son bâton de la croix choqua si roidement sur les ennemis, sans dire gare, qu'il les renversoit comme porcs, frappant à tort et à travers, à la vieille escrime.
(Gargantua, chap. XXVII.)
XIV. — Comment Gargantua fut institué par Ponocrates en telle discipline qu'il ne perdoit heure du jour.
Quand Ponocrates connut la vicieuse manière de vivre de Gargantua, délibéra autrement le instituer en lettres, mais pour les premiers jours le toléra, considérant que
nature ne endure mutations soudaines sans grande violence.
Pour doncques mieux son œuvre commencer, supplia un savant médecin de celluy temps, nommé Maître Théodore, à ce qu'il considérât si possible étoit remettre Gargantua en meilleure voie, lequel le purgea canoniquement avec élébore de Anticyre et par ce médicament luy nettoya toute l'altération et perverse habitude du cerveau. Par ce moyen aussi Ponocrates luy fit oublier tout ce qu'il avoit appris sous ses antiques précepteurs, comme faisoit Timothée à ses disciples qui avoient été instruits sous autres musiciens.
Pour mieux ce faire, l'introduisoit es compagnies des gens savans qui là étoient, à l'émulation desquelz luy cruf l'esprit et le désir de étudier autrement et se faire valoir.
Après, en tel train d'étude le mit qu'il ne perdoit heure quelconques du jour, ains tout son temps consommoit en lettres et honnête savoir.
Se éveilloit doncques Gargantua environ quatre heures du matin. Ce pendant qu'on le frotfôit, luy étoit lue quelque pagme de la divine Écriture hautement et clèrement, avec pronunciation compétente à la matière ; et à ce étoit commis un jeune paige, natif de Basché, nommé Anagnostes. Selon le propos et argument de cette leçon souventesfoys se adonnoit à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture montroit la majesté et jugemens merveilleux.
Puis alloit es lieux secrets faire excrétion des digestions naturelles. Là, son précepteur répétoit ce que avoit été lu, luy exposant les points plus obscurs et difficiles.
Eux retournans, considéroient l'état du ciel : si tel étoit comme l' avoient noté au soir précédent, et quelz signes entroit le soleil, aussi la lune, pour iceïïe journée.
Ce fait, étoit habillé, peigné, testonné, accoutré et parfumé, durant lequel temps on luy répétoit les leçons du jour d'avant. Luy mêmes les disoit par cueur, et y fon-
doit quelque cas pratiques et concernans l'état humain, lesquels ils étendoient aucunes foys jusques deux ou trois heures, mais ordinairement cessoient lors qu'il étoit tout habillé. Puis par trois bonnes heures luy étoit faite lecture.
Ce fait, yssoient hors, toujours conférans des propos de la lecture, et se dé^mioituLenJ^Laoque, ou es prés, et jouoient à la balle, à la paume, à la pile trigone, galentement se exerçans les corps comme ils avoient les ames auparavant exercé.
Tout leur jeu n'étoit qu'en liberté, car ils laissoient la partie quant leur plaisoit et cessoient .ordinairement lors que suoient parmy le corps, ou étoient autrement las. Adoncq étoient très bien essuyés et frottés, changeoient de chemise et, doucement se pourmenans, alloient voir sy le dîner étoit prêt. Là attendans, récitoient clèrement et éloquentement quelques sentences retenues de la leçon.
Ce pendant Monsieur l'Appétit venoit, et par bonne oportunité s'asseoient à table.
Au commencement du repas étoit lue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, jusques à ce qu'il eût pris son vin.
Lors (si bon sembloit) on continuoit la lecture, ou commençoient à deviser joyeusement ensemble, parlans, pour Tefl premiers mois, de la vertus, propriété, efficace et nature de tout ce que leur étoit servy à table : du pain, du vin, de l'eau, du sel, des viandes, poissons, fruits, herbes, racines, et de l'apprêt d'icelles. Ce que faisant, apprit en peu de temps tous les passages à ce compétens en Pline, Athénée, Dioscorides, Jullius Pollux, Galen, Porphyre, Opi^n, Polybe, Heliodore, Aristoteles, Aelian et autres, ïcetfk propos tenus, faisoient souvent, pour plus être assurés, apporter les livres susdits à table. Et si bien et entièrement retint en sa mémoire les choses dites, que pour lors n'étoit médecin qui en sût à la moitié tant comme il faisoit.
Après, dejâsoieat des leçons lues au matin, et, parache-
vant leur repas par quelque confection de cotoniat, se curoit les dens avecques un trotTde lentisque, se lavoit les mains et les yeux de belle eau fraîche, et rendoient grâces à Dieu par quelques beaux cantiques faits à la louange de la munificence et bénignité divine. Ce fait, on apportoit des chartes, non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles, lesquelles toutes yssoient de arithmétique.
En ce moyen entra en affection de icelle science numérale, et tous les jours, après dîner et souper, y passoit temps aussi plaisantement qu'il souloit en dés ou ès chartes. A tant, sut d'icelle et théorique et pratique si bien que Tunstal, Angloys, qui en avoit amplement écrit, confessa que vraiment, en comparaison de luy, il n'y entendoit que le haut alleman.
Et non seulement d' icelle, mais des autres sciences mathématiques, comme géométrie, astronomie et musique ; car, attendans la concoction et digestion de son past, ils faisoient mille joyeux instrumens et figures géométriques, et de mêmes pratiquoient les canons astronomiques.
Après, se ébaudissoient à chanter musicalement à quatre et cinq parties, ou sus un thème, à plaisir de gorge.
Au regard des instrumens de musique, il apprit jouer du lue, de l'épinette, de la harpe, de la flûte de Alemant et à neuf trous, de la viole et de la sacqueboutte.
Cette heure ainsi employée, la digestion parachevée, se purgeoit des excrémens naturels, puis se remettoit à son étude principal par trois heures ou davantage, tant à répéter la lecture matutinale que à poursuivre le livre entrepris, que aussi à écrire et bien traire et former les antiques et romaines lettres.
Ce fait, yssoient hors leur hôtel, avecques eux un jeune gentilhomme de Touraine, nommé l'écuyer Gymnaste, lequel luy montroit l'art de chevalerie.
Changeant doneques de vêtemens, montoit sus un coursier, sus un roussin, sus un genêt, sus un cheval barbe,
cheval léger, et luy donnoit cent carrières, le faisoit voltiger en l'air, franchir le fossé, sauter le palis, court tourner en un cercle, tant à dextre comme à senestre.
Là rompoit, non la lance, car c'est la plus grande rêverie du monde dire : « J'ay rompu dix lances en tournoy ou en bataille » — un charpentier le feroit bien — mais louable gloire est d'une lance avoir rompu dix de ses ennemys. De sa lance doncq asserée, verde et roide, rompoit un huis, enfonçoit un harnoys, acculloyt une arbre, enclavoyt un aneau, enlevoit une selle d'armes, un haubert, un gantelet. Le tout faisoit armé de pied en cap.
Au reguard de f anf arer et faire les petitz popismes sus un cheval, nul ne le fit mieux que luy. Le voltigeur de Ferrare n'étoit qu'un singe en comparaison. Singulièrement, étoit appris à sauter hâtivement d'un cheval sus l'autre sans prendre terre, — et nommoit on ces chevaux desultoires, — et de chacun côté, la lance au poing, monter sans étrivières, et sans bride guider le cheval à son plaisir, car telles choses servent à discipline militaire.
Un autre jour se exerçoit à la &asd2£"fîâquelle tant bien couloit, tant verdement de tous pics resserroit, tant souplement avaloit en taille ronde, qu'il fut passé chevalier d'armes en campagne et en tous essais.
Puis branloit la pique, saquoit de l'épée à deux mains, de l'épée bâtarde, de l'espagnole, de la dague et du poignard, armé, non armé, au boucler, à la cape, à la rondelle.
Couroit le cerf, le chevreuil, l'ours, le daim, le sanglier, le lièvre, la perdrys, le faisan, l'otarde. Jouoit à la grosse balle et la faisoit bondir en l'air, autant du pied que du poing. Luttoit, couroit, sautoit, non à trois pas un saut, non à clochepied, non au saut d'Alemant, — car (disoit Gymnaste) tels sauts sont inutiles et de nul bien en guerre, — mais d'un saut persoit un fossé, voloit sus une haie, montoit six pas encontre une muraille et rampoit en cette façon à une fenêtre de la hauteur d'une lance.
Nageoit en parfonde eau, à l'endroit, à l'envers, de
côté, de tout le corps, des seulz pieds, une main en l'air, en laquelle tenant un livre transpassoit toute la rivière de Seine sans iceluy mouiller, et tirant par les dents son manteau, comme faisoit Jules César. Puis d'une main entroit par grande force en bateau ; d'iceluy se jettoit de rechef en l'eau, la tête première, sondoit le parfond, creusoit les rochers, plongeoit es abîmes et goufres. Puis ice-
UNE SCÈNE DE LA VIE UNIVERSITAIRE DÉCRITE PAR RABELAIS : ÉTUDIANTS S'EXERÇANT A L'ÉPÉE
luy bateau tournoit, gouvernoit, menoit hâtivement, lentement, à fil d'eau, contre cours, le retenoit en pleine, écluse, d'une main le guidoit, de l'autre s'escrimoit avec un grand aviron, tendoit le vêle, montoit au mat par les traits, couroit sus les brancars, ajustoit la boussole, contreventoit les bulines, bendoit le gouvernail.
Issant de l'eau, roidement montoit encontre la montaigne et devalloit aussi franchement ; gravoit es arbres comme un chat, sautoit de l'une en l'autre comme un
escurieux, abattoit les gros rameaux comme un autre Milo. Avec deux poignards assérés et deux poinsons éprouvés montoit au haut d'une maison comme un rat, descendoit puis du haut en bas en telle composition des membres que de la chute n'étoit aucunement grevé.
Jettoit le dart, la barre, la pierre, la javeline, répieu, la halebarde, enfonçoit Tare, bandoit ès reins les fortes arbalètes de passe, visoit de l'arquebuse à. l'œil, affutoit le canon, tiroit à la butte, au papeguay, du bas en mont, d'amont en val, devant, de côté, en arrière comme les Parthes.
On luy attachoit un cable en quelque haute tour, pendant en terre ; par iceluy avecques deux mains montoit, puis dévaloit sy roidement et sy assurément que plus ne pourriez parmy un pré bien égalé.
On luy mettoit une grosse perche appuyée à deux arbres ; à icelle se pendoit par les mains, et d'icelle alloit et venoit sans des pieds à rien toucher, que à grande course on ne l'eut pu aconcepvoir.
Et, pour se exercer le thorax et pulmon, crioit comme tous les diables. Je l'ouy une foys appelant Eudémon, depuis la porte Saint Victor jusques à Montmartre ; Stentor n'eut oneques telle voix à la bataille de Troye.
Et, pour gualentir les nerfz, on luy avoit fait deux grosses saumonés de plomb, chacune du pois de huit mille sept cens quintaux, lesquelles il nommoit altères ; icelles prenoit de terre en chacune main et les élevoit en l'air au dessus de la tête, et les tenoit ainsi, sans soy remuer, trois quarts d'heure et davantage, que étoit une force inimitable.
Jouoit aux barres avecques les plus fors, et, quand le point advenoit, se tenoit sus ses pieds tant roidement qu'il se abandonnoit es plus aventureux en cas qu'ils le fissent mouvoir de sa place, comme jadis faisoit Milo, à l'imitation duquel aussi tenoit une pomme de grenade en sa main et la donnoit à qui luy pourroit ôter.
Le temps ainsi employé, luy frotté, nettoyé et rafraîchy d'habillemens, tout doucement retournoit, et, passans par quelques près ou autres lieux herbus, visitoient les arbres et plantes, les conférans avec les livres des anciens qui en ont écrit, comme Théophraste, Dioscorides, Marinus, Pline, Nicander, Macer et Galen, et en emportoient leurs pleines mains au logis, desquelles avoit la charge un jeune page, nommé Rhizotome, ensemble des marrochons, des pioches, cerfouettes, bêches, tranches et autres instrumens requis à bien arboriser.
Eux arrivés au logis, ce pendant qu'on apprêtoit le souper, répétoient quelques passages de ce qu'avoit été lu et s'asséoient à table.
Notez icy que son dîner étoit sobre et frugal, car tant seulement mangeoit pour réfréner les aboys de l'estomach ; mais le souper étoit copieux et large, car tant en prenoit que luy étoit de besoin à soy entretenir et nourrir, ce que est la vraye diète prescrite par l'art de bonne et sure médecine, quoy qu'un tas de badaux médecins, herselez en l'officine des sophistes, conseillent le contraire.
Durant iceluy repas étoit continuée la leçon du dîner tant que bon sembloit ; le reste étoit consommé en bons propos tous lettrés et utiles.
Après grâces rendues, se adonnoient à chanter musicalement, à jouer d'instrumens harmonieux, ou de ces petitz passetemps qu'on fait es chartes, es dés et gobeletz, et là demeuroient, faisans grand chère et s'ébaudissans aucunes fois jusques à l'heure de dormir ; quelque fois alloient visiter les compagnies des gens lettrés, ou de gens que eussent vu pays étranges.
En pleine nuit, devant que soy retirer, alloient au lieu de leur logis le plus découvert voir la face du ciel, et là notoient les comètes, sy aucunes étoient, les figures, situations, aspects, oppositions et conjunctions des astres.
Puis avec son précepteur recapituloit brièvement, à la
mode des Pythagoriques, tout ce qu'il avoit lu, vu, su, fait et entendu au décours de toute la journée.
Si prioient Dieu le créateur, en l'adorant et ratifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa bonté immense, et, luy rendant grâce de tout le temps passé, se recommandoient à sa divine clémence pour tout l'avenir.
Ce fait, entroient en leur repos.
(Gargantua, chap. XXIII.)
Comment Gargantua employoit le temps quand l'air étoit pluvieux.
S'il avenoit que l'air fût pluvieux et intemperé, tout le temps d'avant dîner étoit employé comme de coutume, excepté qu'il faisoit allumer un beau et clair feu pour corriger l'intempérie de l'air. Mais après dîner, en lieu des exercitations, ils demeuroient en la maison et, par manière de apothérapie, s'ébattoient à boteler du foin, à fendre et scier du bois, et à battre les gerbes en la grange ; puis étudioient en l'art de peinture et sculpture, ou révoquoient en usage l'antique jeu des taies ainsi qu'en a écrit Leonicus et comme y joue notre bon amy Lascaris. En y jouant recoloient les passages des auteurs anciens esquels est faite mention ou prise quelque métaphore sus iceluy jeu.
Semblablement, ou alloient voir comment on tiroit les métaux, ou comment on fondoit l'artillerie, ou alloient voir les lapidaires, orfèvres et tailleurs de pierreries, ou les alchimistes et monnoyeurs, ou les hautelissiers, les tissotiers, les veloutiers, les horologiers, miralliers, imprimeurs, organistes, tinturiers et autres telles sortes d'ouvriers, et, partout donnans le vin, apprenoient et considéroient l'industrie et invention des métiers.
Alloient ouïr les leçons publiques, les actes solennels, les répétitions, les déclamations, les plaidoyers des gentils advocats, les concions des prêcheurs évangéliques.
Passoit par les salles et lieux ordonnés pour l'escrime, et là contre les maîtres essayoit de tous bâtons, et leurs montroit par évidence que autant, voire plus, en sa voit que iceux.
Et, au lieu de arboriser, visitoient les boutiques des drogueurs, herbiers et apothicaires, et soigneusement considéraient les fruits, racines, feuilles, gommes, semences, axunges pérégrines, ensemble aussi comment on les adultérait.
Alloit voir les bateleurs, trejectaires et thériacleurs, et considérait leurs gestes, leurs ruses, leurs soubressauts et beau parler, singulièrement de ceux de Chauny en Picardie, car ils sont de nature grands jaseurs et beaux bailleurs de balivernes en matière de singes verts.
Eux retournés pour souper, mangeoient plus sobrement que es autres jours et viandes plus dessiccatives et exténuantes, afin que l'intempérie humide de l'air, communiquée au corps par nécessaire confinité, fut par ce moyen corrigée, et ne leur fut incommode par ne soy être exercités comme avoient de coutume.
Ainsi fut gouverné Gargantua, et continuoit ce procès de jour en jour, profitant comme entendez que peut faire un jeune homme, selon son âge, de bon sens en tel exercice ainsi continué, lequel, combien que semblât pour le commencement difficile, en la continuation tant doux fut, léger et délectable, que mieux ressembloit un passetemps de roy que l'étude d'un escholier.
Toutesfoys Ponocrates, pour le séjourner de cette véhémente intention des esprits, advisoit une fois le mois quelque jour bien clair et serain, auquel bougeoient au matin de la ville, et alloient ou à Gentily, ou à Boloigne, ou à Montrouge, ou au pont Charanton, ou à Vanves, ou à Saint Clou. Et là passoient toute la journée à faire la
plus grande chère dont ils se pouvoient aviser, raillans, gaudissans, buvans d'autant, jouans, chantans, dansans, se vautrans en quelque beau pré, dénichans des passereaux, prenans des cailles, péchans aux grenouilles et écrevisses.
Mais, encores que icelle journée fut passée sans livres et lectures, point elle n'étoit passée sans profit, car en beau pré ils recoloient par cœur quelques plaisans vers de l'Agriculture de Virgile, de Hésiode, du Rustique de Politian, décrivoient quelques plaisans épigrammes en latin, puis les mettoient par rondeaux et ballades en langue françoise.
En banquetant, du vin aigué séparoient l'eau, comme l'enseigne Cato, De re rust, et Pline, avecques un gobelet de lierre ; lavoient le vin en plain bassin d'eau, puis le retiroient avec un embut ; faisoient aller l'eau d'un verre en autre ; bâtissoient plusieurs petits engins automates, c'est à dire soy mouvans eux mêmes.
(Gargantua, chap. XXIV.)
XV. — Comment Grandgousier traite humainement Touquedillon prisonnier.
Touquedillon fut présenté à Grandgousier et interrogé par icelui sur l'entreprise et affaire de Picroçhole : quelle fin il prétendoit par ce tumultuaire vacarme. A quoi répondit que sa fin et destinée étoit de conquêter tout le pays s'il pouvoit, pour l'injure faite à ses fouaciers.
« C'est, dit Grandgousier, trop entrepris : qui trop embrasse peu étreint. Le temps n'est plus d'ainsi coaquêter les royaumes, avec dommage de son prochain frère chrétien : cette imitation des anciens Hercules, Alexandres,
Hannibals, Scipions, Césars et autres tels est contraire à la profession de l'Évangile par lequel nous est commandé garder, sauver, régir et administrer chacun ses pays et terres, non hostilement envahir les autres. Et ce que les Sarrazins et barbares jadis appeloient prouesses, maintenant nous appelons briganderies et méchancetés. Mieux eût-il fait soi contenir en sa maison, royalement la gouvernant qu'insulter en la mienne, hostilement la pillant, car par bien gouverner l'eût augmentée, par me piller sera détruit.
Allez- vous en, au nom de Dieu ; suivez bonne entreprise, remontrez à votre roi les erreurs que connaîtrez et jamais ne le conseillez ayant égard à votre profit particulier : car avec le commun est aussi le propre perdu. Quant est de votre rançon, je vous la donne entièrement et veux que vous soient rendues armes et cheval ; ainsi faut-il faire entre voisins et anciens amis, vu que cette notre différence n'est point guerre proprement. Comme Platon, liv. 5 de Rep. voulait, être non guerre nommée, ains sédition, quand les Grecs mouvaient armes les uns contre les autres. Ce que si par maie fortune advenait, il commande qu'on use de toute modestie. Si guerre la nommez, elle n'est que superficiaire, elle n'entre point au profond cabinet de nos cœurs. Car nul de nous n'est outragé en son honneur ; et n'est question, en somme totale, que de rabiller quelque faute commise par nos gens, j'entends et vôtres et nôtres. Laquelle encore que connûssiez, vous deviez laisser couler outre, car les personnages querelans étoient plus à contemner qu'à ramentevoir ; mêmement leur satisfaisant selon le grief, comme je me suis offert, Dieu sera juste estimateur de notre différend, lequel je supplie plutôt par mort me tollir de cette vie et mes biens dépérir devant mes yeux, que par moi ni par les miens en rien soit offensé. »
(Gargantua, chap. XLVI.)
XVI. — Comment Trouillogan, philosophe, traite la difficulté de mariage.
Ces paroles achevées, Pantagruel dit à Trouillogan le philosophe : « Notre féal, de main en main vous est la lampe baillée. C'est à vousj maintenant de répondre. Panurge se doit-il marier, ou non ? — Tous les deux, répondit Trouillogan. — Que me dites- vous ? demanda Panurge. — Ce qu'avez ouï, répondit Trouillogan. — Qu'aije ouï? demanda Panurge. — Ce que j'ai dit, répondit Trouillogan. — Ha ! ha ! en sommes-nous là, dit Panurge. Passe sans flux ! Et donc, me dois- je marier, ou non ? — Ni l'un ni l'autre, répondit Trouillogan. — Le diable m'emporte, dit Panurge, si je ne deviens rêveur, et me puisse emporter si je vous entends. Attendez, je mettrai mes lunettes à cette oreille gauche pour vous ouïr plus clair... Je crois que je suis descendu au puits ténébreux dans lequel disait Héraclitus être Vérité cachée. Je ne vois goutte, je n'entends rien, je sens mes sens tout hébétés. Et doute grandement que je sois charmé. Je parlerai d'autre style. Notre féal, ne bougez. Parlons sans disjonctives. Ces membres mai joints vous fâchent, à ce que je vois. Or çà, de par Dieu, me dois- je marier ?
Trouillogan. — Il y a de l'apparence.
Panurge. — Et si je ne me marie point ?
Tr. — Je n'y vois inconvénient aucun.
P. — Vous n'y en voyez point ?
Tr. — Nul, ou la vue me déçoit.
P. — J'y en trouve plus de cinq cents.
Tr. — Comptez-les.
P. — Je dis improprement parlant et prenant nombre certain pour incertain, déterminé pour indéterminé, c'està-dire beaucoup.
Tr. — J'écoute.
P. — Donc, me marierai-je ?
Tr. — Par aventure.
P. — M'en trouverai-je bien ?
Tr. — Selon la rencontre.
P. — Aussi, si je rencontre bien, comme j'espère, seraije heureux ?
Tr. — Assez.
P. — Tournons à contre-poil. Et si je rencontre mal ?
Tr. — Je m'en excuse.
P. — Mais conseillez-moi, de grâce. Que dois- je faire ? Tr. — Ce que voudrez.
P. — Je ne veux sinon ce que me conseillerez. Que m'en conseillez-nous ?
Tr. — Rien.
P. — Me marierai-je ?
Tr. — Je n'y étois pas.
P. — Je ne me marierai donc point ?
Tr. — Je n'en peux mais.
P. — Mettons le cas que sois marié.
Tr. — Où le mettons-nous ?
P. — Je dis, prenez le cas que marié je sois.
Tr. — Je suis d'ailleurs empêché.
P. — Page, mon mignon, tiens ici mon bonnet, je te le donne, sauf les lunettes, et va en la basse-cour jurer quelque petite demi-heure pour moi. Je jurerai pour toi quand tu voudras. Faisons quelque résolution.
Tr. — Je n'y contredis.
P. — Attendez. Puisque de celui endroit ne peut sang de vous tirer, je vous saignerai d'autre veine. Etes- vous marié ou non ?
Tr. — Ni l'un ni l'autre, et tous les deux ensemble.
P. — Dieu nous soit en aide ! Je sue, par la mort-bœuf ! d'ahan et sens ma digestion interrompue. Toutes mes phrènes, métaphrènes et diaphragmes sont suspendus et
tendus pour incornifistibuler en la gibecière de mon entendement ce que dites et répondez.
Tr. — Je ne m'en empêche.
P. — Trut avant ! Notre féal, êtes- vous marié ?
Tr. — Il me Test avis.
P. — Vous l'avez été une autre fois ?
Tr. — Possible est.
P. — Vous en trouvâtes-vous bien la première fois ? Tr. — - Il n'est pas impossible.
P. — A cette seconde fois, comment vous en trouvezvous ?
Tr. - — Comme porte mon sort fatal.
P. — Par la chair, je renie, par le sang, je renague, par le corps, je renonce. Il m'échappe. »
A ces mots Gargantua se leva et dit : « Loué soit le bon Dieu en toutes choses ! A ce que je vois, le monde est devenu beau fils depuis ma connaissance première. En sommes-nous là ? Donc sont hui les plus doctes philosophes entrés au phrontistère et école des pyrrhoniens, aporrhétiques, sceptiques et éphectiques. Loué soit le bon Dieu ! Vraiment on pourra dorénavant prendre les lions par les jubés, les chevaux par les crins, les bœufs par les cornes, les buffles par le museau, les loups par la queue, les chèvres par la barbe, les oiseaux par les pieds ; mais jà ne seront tels philosophes par leurs paroles pris. »
(Le tiers livre de Pantagruel, chap. XXXV- VI.)