‹ Anthologie du XVI siecle francaisChapitre 14 sur 74 · XVII. — Panurge marchande un des moutons de Dindenaut · texte numérisé non relu

XVII. — Panurge marchande un des moutons de Dindenaut

Cela fait, Panurge prioit le marchand lui vouloir de grâce vendre un de ses moutons. Le marchand lui répondit : « Halas, Halas, mon ami, notre voisin, comment

vous savez bien trupher des pauvres gens. Vraiment, vous êtes un gentil chaland. O le vaillant acheteur de moutons ! Vraibis, vous portez le minois non mie d'un acheteur de moutons, mais bien d'un coupeur de bourses. De par saint Nicolas, compagnon, qu'il ferait bon porter bourse pleine auprès de vous ! Han, han, qui ne vous connaîtroit, vous feriez bien des vôtres. Mais voyez, o bonnes gens, comment il baille de l'historiographe ! — Patience, dit Panurge. Mais à propos, de grâce spéciale, vendez-moi un de vos moutons. Combien ? — Comment, dit le marchand, l'entendez-vous, notre ami, mon voisin ? Ce sont moutons à la grande laine, Jason y prit la toison d'or. L'ordre de la maison de Bourgogne en fut extrait. Moutons de Levant, moutons de haute futaie, moutons de haute graisse. — Soit, dit Panurge. Mais, de grâce, vendez-m'en un, et pour cause, bien et promptement vous payant en monnaie de Ponant, de taillis, et de basse graisse. Combien? — Notre voisin, mon ami, répondit le marchand, écoutez ça un peu de l'autre oreille.

Panurge. — A votre commandement.

Le Marchand. — Vous allez en Lanternois.

P. — Voire.

Le M. — Voir le monde ?

P. — Voire.

Le M. — Joyeusement ?

P. — Voire.

Le M. — Vous avez nom, ce crois-je, Robin-Mouton ? P. — Il vous plaît à dire.

Le M. — Sans vous fâcher.

P. — Je l'entends ainsi.

Le M. — Vous êtes, ce crois-je, le joyeux du roi. P. — Voire.

Le M. — Fourchez-là. Ha, ha ! Vous allez voir le monde, vous êtes le joyeux du roi, vous avez nom Robin- Mouton. Voyez ce mouton-là, il a nom Robin, comme

vous. Robin, Robin, Robin ! Bé, bé, bé, bé ! O la belle voix !

P. — Bien belle et harmonieuse.

Le M. — Voici un pacte qui sera entre vous et moi, notre voisin et ami. Vous qui êtes Robin-Mouton, serez en cette coupe de balance ; le mien mouton Robin sera en l'autre ; je gage un cent d'huîtres de Buch qu'en poids, en valeur, en estimation, il vous emportera haut et court, en pareille forme que serez quelque jour suspendu et pendu.

— Patience, dit Panurge. Mais vous feriez beaucoup pour moi et pour votre postérité, si me le vouliez vendre ou quelque autre du bas-chœur. Je vous en prie, sire monsieur.

— Notre ami, répondit le marchand, mon voisin, de la toison de ces moutons seront faits les fins draps de Rouen ; les louchets des balles de limestre, au prix d'elle, ne sont que bourre. De la peau seront faits les beaux maroquins, lesquels on vendra pour maroquins turquins ou de Montélimart, ou d'Espagne pour le pire. Des boyaux, on fera cordes de violons et harpes, lesquelles tant chèrement on vendra, comme si fussent cordes de Munican ou Aquilée. Que pensez-vous ?

— S'il vous plaît, dit Panurge, m'en vendez un... Voyez ci argent comptant. Combien ? »

Ce disant montrait son escarcelle pleine de nouveaux henricus.

« Mon ami, répondit le marchand, notre voisin, ce n'est viande que pour rois et princes. La chair en est tant délicate, tant savoureuse et tant friande que c'est baume. Je les amène d'un pays auquel les pourceaux (Dieu soit avec nous !) ne mangent que mirobalans. Les truies (sauf l'honneur de toute la compagnie !) ne sont nourries que de fleurs d'oranger.

— Mais, dit Panurge, vendez-m'en un et je vous le paierai en roi, foi de piéton I Combien ?

— Notre ami, répondit le marchand, mon voisin, ce sont moutons extraits de la propre race de celui qui porta Phryxus et Hellé par la mer dite Hellesponte. Aussi me coûtent-ils bon.

— Coûte et vaille, répondit Panurge. Seulement vendez-m'en un, le payant bien.

— Notre ami, dit le marchand, mon voisin, considérez un peu les merveilles de nature consistant en ces animaux que voyez, voire en un membre qu'estimeriez inutile. Prenez-moi ces cornes là et les concassez un peu avec un pilon de fer ou avec un landier, ce m'est tout un. Puis les enterrez en vue du soleil la part que vous voudrez et souvent les arrosez. En peu de mois, vous en verrez naître les meilleurs asperges du monde. Je n'en daignerois excepter ceux de Ravenne. A propos, si vous étiez clerc, vous sauriez que es membres plus inférieurs de ces animaux divins (ce sont les pieds) y a un os (c'est le talon, l'astragale si vous voulez), duquel, non d'autre animal du monde, fors de l'âne indien et des dorcades de Libye, l'on jouait antiquement au royal jeu des taies, auquel l'empereur Octavian Auguste un soir gagna plus de cinquante mille écus.

— Patience, dit Panurge, mais expédions.

— Et quand, dit le marchand, vous aurai-je, notre ami, mon voisin, dignement loué les membres internes ? Les épaules, les éclanches, les gigots, le haut côté, la poitrine, le foie, la râtelle, les tripes, la vessie dont on joue à la balle, les côtelettes, dont on fait en Pygmion les beaux petits arcs, pour tirer des noyaux de cerises contre les grues.

— C'est trop ici barguigné, dit le patron du navire au marchand. Vends lui si tu veux ; si tu ne veux, ne l'amuse plus. »

(Le quart livre de Pantagruel, chap. VI.)

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