JEAN CALVIN
Appel de Calvin au roi.
Au commencement que je m'appliquois à écrire ce présent livre, je ne pensois rien moins, o très noble roi, que d'écrire choses qui fussent présentées à ta Majesté. Seulement mon propos étoit d'enseigner quelques rudiments par lesquels ceux qui seroient touchés d'aucune [de quelque] bonne affection de Dieu, fussent instruits à vraie piété. Et principalement voulois, par ce mien labeur, servir à nos François, desquels j'en voyois plusieurs avoir faim et soif de Jésus-Christ et bien peu qui en eussent reçu droite connaissance. Laquelle mienne délibération on pourra facilement apercevoir au livre, en tant que l'ai accommodé à la plus simple forme d'enseigner qu'il m'a été possible.
Mais voyant que la fureur d'aucuns iniques s'étoit tant élevée en son royaume qu'elle n'avoit laissé lieu aucun à toute saine doctrine, il m'a semblé être expédient de faire servir ce présent livre tant d'instruction à ceux que premièrement j'avois délibéré d'enseigner que aussi de confession de foi envers toi. Dont [afin que par là] tu connaisses quelle est la doctrine contre laquelle d'une telle rage furieusement sont enflammés ceux qui par feu et par glaive troublent aujourd'hui ton royaume.
Car, je n'aurai nulle honte de confesser que j'ai ici compris quasi une somme de cette même doctrine, laquelle ils estiment devoir être punie par prison, bannissement,
proscription et feu et laquelle ils crient devoir être déchassée hors de terre et de mer. Bien sais- je de quels horribles rapports ils ont rempli tes oreilles et ton cœur, pour te rendre notre cause fort odieuse. Mais tu as à réputer, selon ta clémence et mansuétude, qu'il ne resteroit innocence aucune ni en dits, ni en faits, s'il sufïisoit d'accuser...
(Lettre dédicace de V Institution de la religion chrétienne à très haut, très puissant et très illustre prince Françoys roy de France très chrestien...)
XXL — Sur la Prédestination.
Nous appelons Prédestination le conseil éternel de Dieu, par lequel il a déterminé ce qu'il vouloit faire d'un chacun homme. Car il ne les crée pas tous en pareille condition, mais ordonne les uns à vie éternelle, les autres à éternelle damnation. Ainsi selon la fin à laquelle est créé l'homme, nous disons qu'il est prédestiné à mort ou à vie...
Selon donc que l'Écriture montre clairement, nous disons que le Seigneur a une fois constitué en son conseil éternel et immuable, lesquelz il vouloit prendre à salut, et lesquelz il vouloit laisser en ruine. Ceux qu'il appelle à salut, nous disons qu'il les reçoit de sa miséricorde gratuite, sans avoir égard aucun à leur propre dignité ; au contraire que l'entrée de vie est forclose à tous ceux qu'il veut livrer en damnation, et que cela se fait par son jugement occulte et incompréhensible, combien qu'il soit juste et équitable.
D'avantage nous enseignons, que la vocation des élus est comme montre et témoignage de leur élection. Pareillement que leur justification en est une autre marque et enseigne ; jusques à ce qu'ils viennent en la gloire, en laquelle gît l'accomplissement d'icelle. Or comme le Sei-
gneur marque ceux qu'il a élus, en les appelant et justifiant ; aussi au contraire, en privant les reprouvés de la connaissance de sa parole, ou de la sanctification de son Esprit, il démontre par tel signe, quelle sera leur fin, et quel jugement leur est préparé.
Quand l'entendement humain oit ces choses, son intempérance ne se peut tenir de faire troubles et émotions, comme si une trompette avoit sonné à l'assaut. Car les hommes charnels (comme ils sont pleins de folies) plaidoient contre Dieu, comme s'ils le tenoient sujet à leurs répréhensions. Premièrement ils demandent, à quel propos Dieu se courrouce contre ses créatures, lesquelles ne Font provoqué par aucune offense ? Car de perdre et ruiner ceux que bon luy semble, c'est chose plus convenable à la cruauté d'un tyran qu'à la droiture du Juge.
Ainsi il leur semble que les hommes ont bonne cause de se plaindre de Dieu, si par son pur vouloir, sans leur propre mérite, ils sont prédestinés à la mort éternelle. Si telles agitations viennent quelque fois en l'entendement des fidèles, ils seront assez armés pour les repousser, quand seulement ils réputeront quelle témérité c'est, même d'enquérir des causes de la volonté de Dieu : vu qu'icelle est, et à bon droit doit être, la cause de toutes les choses qui se font. Car si elle a quelque cause, il faut que cette cause là précède : et qu'elle soit comme attachée à icelle, ce qui n'est pas licite d'imaginer. Car la volunté de Dieu est tellement la règle suprême et souveraine de justice, que tout ce qu'il veut, il le faut tenir pour juste, d'autant qu'il le veut. Pourtant quand on demande : pourquoy est-ce que Dieu a fait ainsi ? il faut répondre : Pource qu'il l'a voulu. Si on passe outre, en demandant pourquoy l'a il voulu, c'est demander une chose plus grande et plus haute que la volunté de Dieu : ce qui ne se peut trouver. Pourtant que la témérité humaine se modère
et qu'elle ne cherche ce qui n'est point, de peur de ne trouver point ce qui est. Cette bride sera bien pour retenir tous ceux qui voudront méditer les secrets de Dieu en révérence. Contre les iniques qui ne se soucient de médire de Dieu apertement, le Seigneur se défendra assez par sa justice, sans que nous luy servions d'avocats : quand en ôtant tergiversations à leurs consciences, il les pressera et convaincra jusques là qu'elles ne pourront échapper.
Toutesfois, à fin que nous n'endurions qu'ils ayent son saint Nom en moquerie, il nous donne armures en sa parole pour résister à leur fureur. Pourtant si quelqu'un nous assaut de ce propos : pourquoy c'est que Dieu en a prédestinés aucuns à damnation, lesquels ne l'avoient point mérité, vu qu'ils n'étoient pas encores ? Nous luy demanderons d'autre part en quoy c'est qu'il pense Dieu être redevable à l'homme, s'il l'estime être en sa nature ? Puis que nous sommes tous corrompus et contaminés en vices, il ne se peut faire que Dieu ne nous ait en haine. Et ce, non pas d'une cruauté tyrannique, mais par une équité raisonnable. Si ainsi est que tous hommes, de leur condition naturelle, soient coupables de condamnation mortelle, de quelle iniquité, je vous prie, se plaindront ceux, lesquels Dieu a prédestinés à mort ? Que tous les enfans d'Adam viennent en avant pour contendre et débattre contre leur Créateur : de ce que par sa providence éternelle devant leur nativité, ils ont esté dévoués à calamité perpétuelle. Quand Dieu au contraire les aura amenés à se reconnoître, que pourront-ils murmurer contre cela ? S'ils sont tous pris d'une masse corrompue, ce n'est point de merveilles s'ils sont assujettis à damnation. Qu'ils n'accusent point donc Dieu d'iniquité; d'autant que par son jugement éternel, ils sont ordonnés à damnation, à laquelle leur nature même les mène.
{Institution de la religion chrétienne, chap. VIII.)