‹ Anthologie du XVI siecle francaisChapitre 18 sur 74 · XXII. — La patience chrétienne opposée au stoïcisme · texte numérisé non relu

XXII. — La patience chrétienne opposée au stoïcisme

Nous voyons que porter patiemment la croix n'est pas être du tout stupide et ne sentir douleur aucune, comme les Philosophes stoïques ont follement décrit le temps passé un homme magnanime, lequel ayant dépouillé son humanité, ne fût autrement touché d'adversité que de prospérité, ne autrement de choses tristes que de joyeuses, ou plutôt qu'il fût sans sentiment comme une pierre. Et qu'ont ils profité avec cette si haute sagesse ? C'est qu'ils ont dépeint un simulacre de patience, lequel n'a jamais été trouvé entre les hommes et n'y peut être du tout ; et même en voulant avoir une patience trop exquise, ils ont ôté l'usage d'icelle entre les hommes.

Il y en a aussi maintenant entre les chrétiens de semblables, lesquels pensent que ce soit vice, non seulement de gémir et pleurer, mais aussi de se contrister et être en sollicitude. Ces opinions sauvages procèdent quasi de gens oisifs : lesquelz s' exerçant plutôt à spéculer qu'à mettre la main à l'œuvre, ne peuvent engendrer autre chose que belles phantasies.

De notre part, nous n'avons que faire de cette si dure et rigoureuse Philosophie, laquelle notre Seigneur Jésus a condamnée, non seulement de parolles, mais aussi par son exemple, car il a gémy et pleuré tant pour sa propre douleur qu'en ayant pitié des autres et n'a pas autrement appris ses disciples de faire. Le monde, dit-il, s'éjouira et vous serez en tristesse ; il rira et vous pleurerez. Et afin qu'on ne tournât cela à vice, il prononce ceux qui pleurent estre bien heureux. Ce qui n'est point de merveille. Car si on réprouve toutes larmes, que jugerons-nous du Seigneur Jésus, du corps duquel sont distillées gouttes

de sang ? Si on taxe d'incrédulité tout épouvantement, qu'estimerons-nous de l'horreur dont il fut si merveilleusement étonné ? Comme approuverons-nous ce qu'il confesse, son âme être triste jusques à la mort ?

J'ai voulu dire ces choses pour retirer tous bons cœurs de désespoir, à fin qu'ils ne renoncent point à l'étude de patience, combien qu'ils ne soient du tout à délivre d'affection naturelle de douleur. Or, il convient que ceux qui font de patience stupidité et d'un homme fort et constant un tronc de boys, perdent courage et se désespèrent, quand ils se voudront addonner à patience. L'Écriture, au contraire, loue les saints de tolérance, quand ils sont tellement affligés de la dureté de leurs maux, qu'ils n'en sont pas rompus pour défaillir, quand ils sont tellement points d'amertume, qu'ils ont une joye spirituelle avec ; quand ils sont tellement pressés d'angoisse, qu'ils ne laissent point de respirer se réjouissant en la consolation de Dieu.

{Institution de la religion chrétienne, chap. XVII.)

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