XLV. — Ode
Quand je suis vingt ou trente mois Sans retourner en Vandomois, Plein de pensées vagabondes, Plein d'un remors et d'un souci, Aux rochers je me plains ainsi, Aux bois, aux antres et aux ondes :
« Rochers, bien que soyez âgés De trois mil ans, vous ne changez Jamais ny d'état ny de forme :
Mais toujours ma jeunesse fuit, Et la vieillesse qui me suit, De jeune en vieillard me transforme.
« Bois, bien que perdiez tous les ans En Thyver vos cheveux plaisans, L'an d'après, qui se renouvelle, Renouvelle aussi votre chef :
Mais le mien ne peut de rechef R' avoir sa perruque nouvelle.
« Antres, je me suis vu chez vous Avoir jadis verds les genous, Le corps habile et la main bonne ; Mais ores j'ay le corps plus dur, Et les genous, que n'est le mur Qui froidement vous environne.
« Ondes, sans fin vous promenez
Et vous menez et ramenez
Vos flots d'un cours qui ne séjourne ;
Et moy, sans faire long séjour
Je m'en vais de nuit et de jour
Au lieu d'où plus on ne retourne.
« Si est-ce que je ne voudrois
Avoir été rocher ou bois,
Pour avoir la peau plus épaisse,
Et vaincre le temps emplumé :
Car, ainsi dur, je n'eusse aimé
Toy, qui m'as fait vieillir. Maîtresse ! »