‹ Anthologie du XVI siecle francaisChapitre 44 sur 74 · XLVI. — A la forêt de Gastine · texte numérisé non relu

XLVI. — A la forêt de Gastine

Couché sous tes ombrages ver£,

Gastine, je te chante Autant que les Grecs par leurs vers

La forêt d'Erymanthe.

A la race future De combien obligé je suis A ta belle verdure :

Mate*

Toy qui sous Pabry de tes bois Ravy d'esprit m'ami^e?^ ^ '

Toy qui fais qu'à toutes les fois Me répondent les Muses ;

Toy par qui de ce méchant soin

,ors qu'en toy je me pfers bien loin, Parlant avec un livre ;

Car , malin, celer je ne puis

Tout fmric je me délivre,

Tes Bocages soient toujours pleins D'amoureuses brigades

De Satyres et de Sylvains, La crainte des Naiades I

En toy habite désormais

Des Muses le collège, Et ton bois ne sente j amais

La flamme sacrilège !

^ XLVII. — Angoisses patriotiques.

Ha ! que diront là-bas sous les tombes poudreuses

De tant de vaillants rois les âmes généreuses !

Que dira Pharamond, Clodion et Clovis !

Nos Pépins ! nos Martels ! nos Charles ! nos Loys,

Qui de leur propre sang, à tous périls de guerre,

Ont acquis à leurs fils une si belle terre !

Que diront tant de ducs et t^tnt d'hommes guerriers,

Qui sont morts d'uné^ïaië au combat les premiers,

Et pour France ont souffert tant de labeurs extrêmes,

La voyant aujourd'hui détruire par soi-même ?

Ils se repentiront d'avoir tant travaillé,

Assailli, défendu, guerroyé, bataillé,

Pour un peuple mutin, divisé de courage,

Qui perd en se jouant un si bel héritage.

Héritage opulent, que toy peuple qui bois

La Tamise albionne et toy More qui vois

Tomber le chariot du soleil sur ta tête

Et toy race gothique aux armes toujours prête,

Qui sens la froide bise en tç^j^pveuxjv^rrter

Par armes n'aviez su ny frojssé'r ny donter. -

Car tout ainsi qu'on voit de la dure cognée

Moins reboucher le fer, plus est embeàbgnee" ^

couper, â brancher et à Σndre du bois, Âmsi par le travail s^ndurqDe François : Lequel n'ayant trouvé'^ûi par armes le donte De son propre couteau soy-même se sùrrrl^itl^

(Discours des misères de ce temps.) XLVIII. — Les amours d'Hélène.

Je liay d'un filet de soye cramoisie, Votre bras l'autre jour, parlant avecques vous : Mais le bras seulement fut captif de mes nouds, Sans vous pouvoir lier ny cœur ny fantaisie.

Beauté, que pour maîtresse unique j'ay choisie Le sort est inégal : vous triomphez de nous. Vous me tenez esclave esprit, bras et genous ; Et Amour ne vous tient ny prise ny saisie.

Je veux parler, Maîtresse, à quelque vieil sorcier

Afin qu'il puisse au mien votre vouloir lier,

Et qu'une même playe à nos cœurs soit semblable.

Je faux : l'amour qu'on charme est de peu de séjour, Etre beau, jeune, riche, éloquent, agréable, Non les vers enchantés, sont les sorciers d'amour.

ôtez votre beauté, ôtez votre jeunesse, Otez ces rares dons que vous tenez des cieux, Otez ce docte esprit, ôtez moy ces beaux yeux, Cet aller, ce parler digne d'une Déesse :

Je ne vous seray plus d'une importune presse, Fâcheux comme je suis. Vos dons si précieux Me font, en les voyant, devenir furieux, Et par le désespoir l'âme prend hardiesse.

Pour ce, si quelquefois je vous touche la main, Par courroux votre teint n'en doit devenir blême. Je suis fol, ma raison n'obéit plus au frein,

Tant je suis agité d'une fureur extrême !

Ne prenez, s'il vous plaît, mon offense à dédain,

Mais, douce, pardonnez mes fautes à vous-même.

ni

Nous promenant tout seuls, vous me dites, Maîtresse, Qu'un chant vous déplaisoit, s'il étoit doucereux, Que vous aimiez les plaints des tristes amoureux, Toute voix lamentable et pleine de tristesse.

« Et pour ce, disiez- vous, quand je suis loin de presse, Je choisis vos sonnets qui sont plus douloureux : Puis d'un chant qui est propre au sujet langoureux, Ma nature et Amour veulent que je me paisse. »

Vos propos sont trompeurs. Si vous aviez souci De ceux qui ont un cœur larmoyant et transi, Je vous f erois pitié par une sympathie :

Mais votre œil cauteleux, trop finement subtil, Pleure en chantant mes vers, comme le Crocodil, Pour mieux me dérober par f eintise la vie.

Vous me dites, Maîtresse, étant à la fenêtre, Regardant vers Montmartre et les champs d'alentour : « La solitaire vie, et le désert séjour Valent mieux que la Cour ! Je voudrais bien y être !

A Theure mon esprit de mes sens seroit maître, En jeûne et oraisons je passerois le jour, Je défirois les traits et les flammes d'Amour : Ce cruel de mon sang ne pourroit se repaître. »

Quand je vous répondy : « Vous trompez de penser Qu'un feu ne soit pas feu pour se couvrir de cendre ; Sur les cloîtres sacrés la flamme on voit passer ;

Amour dans les déserts comme aux villes s'engendre. Contre un Dieu si puissant, qui les Dieux peut forcer, Jeûnes ny oraisons ne se peuvent défendre.

Prenant congé de vous, dont les yeux m'ont donté, Vous me dites un soir, comme passionnée : « Je vous aime, Ronsard, par seule destinée, Le Ciel à vous aimer force ma volonté.

Ce n'est votre savoir, ce n'est votre beauté Ny votre âge qui fuit vers l'Automne inclinée ; Ce n'est ny votre corps, ny votre ame bien-née, C'est seulement du Ciel l'injuste cruauté.

Vous voyant, ma Raison ne s'est pas défendue. Vous puissé-je oublier comme chose perdue I Hélas ! je ne saurois, et je le voudrois bien.

Le voulant, je rencontre une force au contraire. Puis qu'on dit que le Ciel est cause de tout bien, Je n'y veux résister, il le faut laisser faire. »

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,

Assise auprès du feu, clévidant et filant,

Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :

« Ronsard me célébroit, du temps que j'étois belle ! &

Lors vous n'aurez servante, oyanr telle nouvelle, Déjà sous le labeur à demy ^mmeillant, Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant, Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je seray sous la terre et, fantôme sans os,

Par les ombres myrteux je prendray mon repos ;

Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain. Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain, Cueillez dès aujourd'huy les roses de la vie.

Le soir qu'Amour vous fit en la salle descendre Pour danser d'artifice un beau ballet d'Amour, Vos yeux, bien qu'il fût nuit, ramenèrent le jour, Tant ils surent d'éclairs par la place répandre.

Le ballet fut divin, qui se souloit reprendre, Se rompre, se refaire, et tour dessus retour Se mêler, s'écarter, se tourner à l'entour, Contre-imitant le cours du fleuve de Méandre ;

Ores il étoit rond, ores long, or'étroit,

Or'en pointe, en triangle, en la façon qu'on voit

L'escadron de la Gruë évitant la froidure.

Je faux : tu ne dansois, mais ton pied voletoit Sur le haut de la terre ; aussi ton corps s'étoit Transformé pour ce soir en divine nature.

Je ne serois marry, si tu contois ma peine, De conter tes degrés, recontés tant de fois ; Tu loges au sommet du Palais de nos Rois : Olympe n'avoit pas la cime si hautaine.

Je pers à chaque marche et le pouls et l'haleine : J'ay la sueur au front, j'ai l'estomac penthois, Pour ouïr un nenny, un refus, une vois De dédain, de froideur et d'orgueil toute pleine.

Tu es comme Déesse assise en très-haut lieu. Pour monter en ton ciel je ne suis pas un Dieu. Je ferai de la Court ma plainte coutumière,

T' envoyant jusqu'en haut mon cœur dévotieux.

Ainsi les hommes font à Jupiter prière :

Les hommes sont en terre et Jupiter aux cieux.

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