‹ Anthologie du XVI siecle francaisChapitre 45 sur 74 · XLIX. — Adieux à la forêt de Gastine · texte numérisé non relu

XLIX. — Adieux à la forêt de Gastine

Elégie.

Écoute, Bûcheron (arrête un peu le bras), Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas, Ne vois tu pas le sang, lequel dégoûte à force, Des Nymphes qui vivoient dessous la dure écorce Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur Pour piller un butin de bien peu de valeur, Combien de feux, de fers, de morts et de détresses Mérites tu, méchant, pour tuer des Déesses ?

Forêt, haute maison des oiseaux bocagers, Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls légers Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière Plus du Soleil d'Été ne rompra la lumière.

Plus l'amoureux Pasteur sur un tronc adossé Enflant son flageolet à quatre trous percé, Son mâtin à ses pieds, à son flanc la houlette, Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette. Tout deviendra muet, Écho sera sans voix ; Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois, Dont l'ombrage incertain lentement se remue, Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue ; Tu perdras ton silence, et haletans d'effroy, Ny satyres, ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vieille forêt, le jouet de zéphyre, Où premier j'accorday les langues de ma lyre, Où premier j'entendis les flèches résonner D'Apollon, qui me vint tout le cœur étonner, Où premier admirant la belle Calliope, Je devins amoureux de sa neuvaine trope,

Quand sa main sur le front cent roses me jeta, Et de son propre lait Euterpe m'allaita.

Adieu vieille forêt ! adieu têtes sacrées !

De tableaux et de fleurs autrefois honorées,

Maintenant le dédain des passans altérés,

Qui, brûlés en Été des rayons éthérés,

Sans plus trouver le frais de tes douces verdures

Accusent vos meurtriers et leur disent injures.

Adieu chênes ! couronne aux vaillants citoyens, Arbres de Jupiter, germes Dodonéens, Qui premiers aux humains donnâtes à repaître, Peuples vraiment ingrats, qui n'ont su reconnoître Les biens reçus de vous, peuples vraiment grossiers, De massacrer ainsi nos pères nourriciers !

Que l'homme est malheureux qui au monde se fie !

O Dieux, que véritable est la Philosophie

Qui dit que toute chose à la fin périra,

Et qu'en changeant de forme une autre vêtira,

De Tempé la vallée un jour sera montagne,

Et la cime d'Athos une large campagne,

Neptune quelquefois de blé sera couvert.

La matière demeure et la forme se perd.

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