PIERRE DE RONSARD
(D'après une ancienne gravure.)
MUSES
Au nocher, qui sans cesse erre sur la marine, Le teint noir appartient ; le soldat n'est point beau Sans être tout poudreux ; qui courbe la poitrine Sur nos livres est laid, s'il n'a pâle la peau.
RONSARD
Mais quelle récompense auray-je de tant suivre Vos danses nuit et jour, un Laurier sur le front ? Et ce-pendant les ans, ausquels je dûsse vivre En plaisirs et en jeux, comme poudre s'en vont ?
MUSES
Vous aurez en vivant une fameuse gloire, Puis, quand vous serez mort, votre nom fleurira ; L'âge de siècle en siècle aura de vous mémoire, Seulement votre corps au tombeau pourrira.
RONSARD
O le gentil loyer ! que sert au vieil Homère, Ores qu'il n'est plus rien sous la tombe là-bas, Et qu'il n'a plus ny chef, ny bras, ny jambe entière, Si son renom fleurit, ou s'il ne fleurit pas ?
MUSES
Vous êtes abusé : le corps dessous la lame Pourry ne sent plus rien, aussy ne luy en chaut ; Mais un tel accident n'arrive point à l'âme, Qui sans matière vit immortelle là haut.
(2,829) Il
RONSARD
Bien, je vous suivray donc d'une face riante, Dussè-je trépasser de l'étude vaincu, Afin qu'après ma mort à la race suivante Je ne soys diffamé qu'en porc j'auray vécu.
MUSES
Voilà sagement dit : ceux dont la fantaisie Sera religieuse et dévote envers Dieu, Toujours malgré les ans vivra leur Poésie, Et dessus leur renom la Parque n'aura lieu.