‹ Anthologie du XVI siecle francaisChapitre 5 sur 74 · IV. — Joachim du Bellay à Rome · texte numérisé non relu

IV. — Joachim du Bellay à Rome

Le Babylonien ses hauts murs vantera Et ses vergers en l'air ; de son Éphésienne La Grèce décrira la fabrique ancienne, Et le peuple du Nil ses pointes chantera.

La même Grèce encor, vanteuse, publira De son grand Jupiter l'image olympienne ; Le Mausole sera la gloire Carienne, Et son vieux Labyrinthe la Crète n'oublira ;

L'antique Rhodien élèvera la gloire

De son fameux Colosse au temple de Mémoire ;

Et si quelqu'œuvre encor digne se peut vanter,

De marcher en ce rang, quelque plus grand faconde Le dira ; quant à moy, pour tous je veux chanter Les sept coteaux romains, sept miracles du monde.

Telle que dans son char la Bérécynthienne Couronnée de tours et joyeuse d'avoir Enfanté tant de dieux, telle se faisait voir En ses jours plus heureux cette ville ancienne,

Cette ville qui fut plus que la Phrygienne Foisonnante en enfants, et de qui le pouvoir Fut le pouvoir du monde, et ne se peut revoir Pareille à sa grandeur grandeur sinon la sienne.

Rome seule pouvait à Rome ressembler, Rome seule pouvait Rome faire trembler : Aussi n'avait permis l'ordonnance fatale

Qu'autre pouvoir humain, tant fût audacieux,

Se vantât d'égaler celle qui fit égale

Sa puissance à la terre et son courage aux cieux.

ni

Ni la fureur de la flamme enragée, Ni le tranchant du fer victorieux, Ni le dégât du soldat furieux, Qui tant de fois, Rome, t'a saccagée.

Ni coup sur coup ta fortune changée.

Ni le ronger des siècles envieux, Ni le dépit des hommes et des dieux, Ni contre toi ta puissance rangée,

Ni l'ébranler des vents impétueux,

Ni le débord de ce dieu tortueux,

Qui tant de fois t'a couvert de son onde,

Ont tellement ton orgueil abaissé,

Que la grandeur du rien qu'ils t'ont laissé,

Ne fasse encore émerveiller le monde.

Toi qui de Rome émerveillé contemples L'antique orgueil qui menaçait les cieux, Ces vieux palais, ces monts audacieux, Ces murs, ces arcs, ces thermes et ces temples,

Juge, en voyant ces ruines si amples,

Ce qu'a rongé le temps injurieux,

Puis qu'aux ouvriers les plus industrieux

Ces vieux fragments encor servent d'exemples.

Regarde après comme, de jour en jour, Rome fouillant son antique séjour, Se rebâtit de tant d' œuvres divines :

Tu jugeras que le démon romain S'efforce encor d'une fatale main Ressusciter ces poudreuses ruines.

Comme le champ semé en verdure foisonne, De verdure se hausse en tuyau verdissant, Du tuyau se hérisse en épi florissant, D'épi jaunit en grain, que le chaud assaisonne ;

Et comme en la saison le rustique moissonne Les ondoyants cheveux du sillon blondissant, Les met d'ordre en javelle, et du blé jaunissant Sur le champ dépouillé mille gerbes façonne :

Ainsi de peu à peu crut l'empire romain, Tant qu'il fut dépouillé par la barbare main, Qui ne laissa de lui que ces marques antiques,

Que chacun va pillant, comme on voit le glaneur, Cheminant pas à pas, recueillir les reliques De ce qui va tombant après le moissonneur.

(Les Antiquités de Rome.)

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