V. — Montaigne à Rome
Jeudi, vingt sixième de janvier, M. de Montaigne étant allé voir le mont Janiculum, delà le Tibre, et considérer les singularités de ce lieu-là, entre autres, une grande ruine du vieux mur advenue deux jours auparavant, et
contempler le site de toutes les parties de Rome, qui ne •se voit de nul autre lieu si clerement et de là étant descendu au Vatican pour y voir les statues enfermées aux niches de Belvédère, et la belle galerie que le pape dresse des peintures de toutes les parties de l'Italie, qui est bien près de sa fin, il perdit sa bourse et ce qui estoit dedans, et estima que ce fût qu'en donnant l'aumône à deux ou trois fois, le temps étant fort pluvieux et malplaisant, au lieu de remettre sa bourse en sa pochette, il l'eût fourrée dans les découpures de sa chausse.
Tous ces jours-là il ne s'amusa qu'à étudier Rome. Au commencement il avoit pris un guide françois, mais celuilà, par quelque humeur fantastique s'estant rebuté, il se piqua par sa propre étude de venir à bout de cette science, aidé de diverses cartes et livres qu'il se faisoit lire le soir, et le jour alloit sur les lieux mettre en pratique son apprentissage, si bien, qu'en peu de jours il eut aysément reguidé son guide.
Il disoit qu'on ne voioit rien de Rome, que le ciel sous lequel elle avoit esté assise et le plan de son gîte : que cette science qu'il en avoit étoit une science abstraite et contemplative de laquelle il n'y avait rien qui tumbât sous les sens : que ceux qui disoient qu'on y voyait au moins les ruines de Rome en disoient trop ; car les ruines d'une si épouvantable machine rapporteroient plus d'honneur et de révérence à sa mémoire ; ce n'estoit rien que son sépulcre. Le monde, ennemi de sa longue domination, avoit premièrement brisé et fracassé toutes les pièces de ce corps admirable, et parce que, encore tout mort, renversé et défiguré, il lui faisoit horreur, il en avoit enseveli la ruine mesme. Que ces petites montres de sa ruine qui paraissent encore au-dessus de sa bière, c'étoit la fortune qui les avoit conservées pour le tesmoignage de cette grandeur infinie que tant de siècles, tant de feux, la conjuration du monde réitérée à tant de fois à sa ruine n'avoient pu universelement éteindre. Mais qu'il étoit
vraisemblable que ces membres dévisagés qui en restoient c'étaient les moins dignes, et que la furie des ennemis de cette gloire immortelle les avoit portés premièrement à ruiner ce qu'il y avoit de plus beau et de plus digne ; que les bâtimens de cette Rome bastarde qu'on aloit astheure attachant à ces masures antiques, quoiq'ils eussent de quoi ravir en admiration nos siècles présents, lui faisoient ressouvenir proprement des nids que les moineaux et les corneilles vont suspendant en France aux voûtes et parois des églises que les Huguenots viennent d'y démolir. Encore craignoit-il, à voir l'espace qu'occupe ce tumbeau, qu'on ne le reconnût pas tout et que la sépulture ne fût elle-même pour la plupart ensevelie. Que cela, de voir une si chétifve décharge, comme de morceaux de tuile et pots cassés, être anciennemant arrivée à un monceau de grandeur si excessive qu'il égale en hauteur et largeur plusieurs naturelles montaignes (car il le comparoit en hauteur à la motte de Gurson, et l'estimoit double en largeur), c'étoit une expresse ordonnance des destinées, pour faire sentir au monde leur conspiration à la gloire et prééminence de cette ville, par un si nouveau et extraordinaire tesmoignage de sa grandeur. Il disoit ne pouvoir aisément faire convenir, veu le peu d'espace et de lieu que tiennent aucuns de ces sept mons et notammant les plus fameux comme le Capitolin et le Palatin, qu'il y rangeât un si grand nombre d'édifices. A voir seulement ce qui reste du Temple de la Paix, le long du Forum Romanum duquel on voit encore la chute toute vifve comme d'une grande montaigne dissipée en plusieurs horribles rochiers, il ne semble que deux tels bâtimens pussent tenir en tout l'espace du mont du Capitole, où il y avoit bien vingt-cinq ou trente temples outre plusieurs maisons privées.
Mais, à la vérité, plusieurs conjectures qu'on prend de la peinture de cette ville ancienne n'ont guère de vérisimilitude, son plan même étant infinimant changé de
torme, aucuns de ces vallons estant combles, voire dans les lieux les plus bas qui y fussent, comme, pour exemple, au lieu du Velabrum qui par sa bassesse recevoit Tégout de la ville et avoit un lac ; s'étant élevé des mons de la hauteur des autres mons naturels qui sont autour de là, ce qui se faisoit par le tas et monceau de ruines de ces grands bâtiments et le Monte Savello n'est autre chose que la ruine d'une partie du théâtre de Marcellus. Il croyoit qu'un ancien Romain ne sauroit reconnaître l'assiette de sa ville quand il la verroit. Il est souvent advenu qu'après avoir fouillé bien avant en terre on ne venoit qu'à rencontrer la teste d'une fort haute colonne qui étoit encor en pieds au dessous. On n'y cherche point d'autres fondemens aux maisons que des vieilles masures ou voûtes, comme il s'en voit au-dessous de toutes les caves, ni encore l'appui du fondement ancien ni d'un mur qui soit en son assiette. Mais, sur les brisures même des vieux bâtimens comme la fortune les a logés, en se dissipant, ils ont planté le pied de leurs palais nouveaux comme sur des gros lopins de rochers fermes et assurés. Il est aisé à voir que plusieurs rues sont à plus de trente pieds profond au-dessous de celle d'à-cette-heure.
{Journal du Voyage de Montaigne, édition Alessandro d'Ancona, p. 237-245.)