LX. — Cléopatre au tombeau d'Antoine
Antoine, ô cher Antoine, Antoine ma moitié,
Si Antoine n'eût eu des deux l'inimitié,
Antoine, Antoine, hélas ! dont le malheur me prive,
Entens la faible voix d'une faible captive,
Qui de ses propres mains avoit la cendre mise
Au clos de ce tombeau, n'étant encore prise ;
Mais qui, prise et captive, à son malheur guidée
Sujette et prisonnière et sa ville gardée,
Ore te sacrifie, et non sans quelque crainte
De faire trop durer en ce lieu ma complainte,
Vu qu'on a l'œil sur moi, de peur que la douleur
Ne fasse par la mort la fin de mon malheur ;
Et à fin que mon corps de ta douleur privé
Soit au romain triomphe en la fin réservé :
Triomphe, dis-je, las ! qu'on veut orner de moi
Triomphe, dis-je, las ! qu'on veut orner de toi.
Il ne faut plus dès lors de moi que tu attendes
Quelques autres honneurs, quelques autres offrandes.
L'honneur que je te fais, l'honneur dernier sera
Qu'à son Antoine mort Cléopatre fera.
Et bien que, toi vivant, la force et violence
Ne nous ait point forcé d'écarter l'alliance,
Et de nous séparer, toutefois je crains fort
Que nous nous séparions l'un de l'autre à la mort
Et qu'Antoine, romain, en Égypte demeure,
Et moi, Égyptienne, dedans Rome je meure !
Mais, si les puissans Dieux ont pouvoir en ce lieu
Où maintenant tu es, fais, fais que quelque Dieu
Ne permette jamais qu'en m'entrainant d'ici
On triomphe de toi en ma personne ainsi ;
Mais que ce tien cercueil (ô spectacle piteux
De deux pauvres amans !) nous racouple tous deux,
Cercueil qu'encore un jour l'Égypte honorera ;
Et peut-être à nous deux l'épitaphe sera :
« Icy sont deux amans, qui, heureux en leur vie,
D'heur, d'honneur, de liesse ont leur âme assouvie ;
Mais, enfin, tel malheur on les vit encourir
Que le bon heur des deux fut de bientôt mourir. »
Reçois, reçois moi donc avant que César parte ;
Que plutôt mon esprit que mon honneur s'écarte :
Car entre tout le mal, peine, douleur, encombre,
Soupirs, regrets, soucis, que j'ai soufferts sans nombre,
J'estime le plus grief ce bien petit de temps
Que de toi, ô Antoine, éloigner je me sens.
(Cléopatre captive, acte IV.)