‹ Anthologie du XVI siecle francaisChapitre 54 sur 74 · JEAN BERTAUT · texte numérisé non relu

JEAN BERTAUT

LXIL — Chanson.

Les cieux inexorables Me sont si rigoureux Que les plus misérables Se comparans à moy se trouveroient heureux...

Toute paix, toute joye A pris de moy congé, Laissant mon ame en proye A cent mille soucis dont mon cœur est rongé.

La pitié, la justice, La constance et la foy Cédant à l'artifice, Dedans les cœurs humains sont éteintes pour moy.

L'ingratitude paye Ma fidèle amitié ; La calomnie essaye A rendre mes tourmens indignes de pitié.

En un cruel orage On me laisse périr, Et, courant au naufrage, Je voy chacun me plaindre et nul me secourir.

Bref, il n'est sur la terre Espèce de malheur, Qui, me faisant la guerre, N'expérimente en moy ce que peut la douleur.

Et ce qui rend plus pure La misère où je vy, C'est, es maux que j'endure, La mémoire de l'heur que le ciel m'a ravy.

Félicité passée Qui ne peux revenir Tourment de ma pensée, Que n'ay-je en te perdant perdu le souvenir !

Hélas ! il ne me reste De mes contentements Qu'un souvenir funeste, Qui me les convertit à toute heure en tourments.

Le sort plein d'injustice M'ayant enfin rendu Ce reste un pur supplice, Je serois plus heureux si j'avoy plus perdu.

{Œuvres poétiques.)

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