‹ Anthologie du XVI siecle francaisChapitre 55 sur 74 · LXIII. — Dieu contemple l'œuvre de la création · texte numérisé non relu

LXIII. — Dieu contemple l'œuvre de la création

Le peintre qui tirant un divers paysage, A mis en œuvre l'art, la nature et l'usage, Et qui, d'un las pinceau, sur son docte portrait A pour s'éterniser donné le dernier trait, Oublie ses travaux, rit d'aise en son courage, Et tient toujours ses yeux collés sur son ouvrage. Il regarde tantôt par un pré sauteler Un agneau, qui, toujours muet, semble bêler ; Il contemple tantôt les arbres d'un bocage, Ore le ventre creux d'une grotte sauvage, Ore un petit sentier, ore un chemin battu, Ore un pin baise-nue, ore un chêne abattu. Icy, par le pendant d'une roche couverte D'un tapis damassé, moitié de mousse verte, Moitié de verd lierre, un argenté ruisseau A flots entrecoupés précipite son eau :

Et qui, courant après or' sus, or' sous la terre,

Humecte, divisé, les carreaux d'un parterre...

Icy, deux bœufs suans, de leur cols harassés,

Le coutre fend-guéret traînent à pas forcés.

Icy, la pastourelle à travers une plaine,

A l'ombre, d'un pas lent son gras troupeau ramène.

Cheminant, elle file, et à voir sa façon,

On diroit qu'elle entonne une douce chanson.

Un fleuve coule icy, là naît une fontaine ;

Icy s'élève un mont, là s'abaisse une plaine ;

Icy fume un château, là fume une cité ;

Et là flotte une nef sur Neptune irrité.

Bref, l'art si vivement exprime la nature

Que le peintre se perd en sa propre peinture :

N'en pouvant tirer l'œil, d'autant qu'où plus avant

Il contemple son œuvre, il se void plus savant.

Ainsi ce grand Ouvrier, dont la gloire fameuse

J'ébauche du pinceau de ma grossière Muse,

Ayant ces jours passés, d'un soin non soucieux,

D'un labeur sans labeur, d'un travail gracieux,

Parfait de ce grand Tout l'infiny paysage,

Se repose ce jour, s'admire en son ouvrage,

Et son œil qui n'a point pour un temps autre objet,

Reçoit l'espéré fruit d'un si brave projet

(Si le bégayement de ma froide éloquence

Peut parler des projets d'une si haute essence).

Il void ore comment la mer porte- vaisseaux

Pour hommage reçoit de tous fleuves les eaux.

Il void que d'autre part le Ciel ses ondes hume,

Sans que le tribut l'enfle, ou le feu le consume...

Il œillade tantôt les champs passementés

Du cours entortillé des fleuves argentés.

Or il prend ses ébats à voir comme la flamme,

Qui cerne ce grand Tout, rien de ce Tout n'enflamme ;

Comme le corps glissant des non solides airs

Peut porter tant d'oiseaux, de glaçons et de mers ;

Comme F eau, qui toujours demande la descente,

Entre la terre et l'air se peut tenir en pente ;

Comme l'autre élément se maintient ocieux,

Sans dans l'eau s'enfondrer, ou sans se joindre aux deux.

Or' son nez à longs traits odore une grand'plaine,

Où commence à flairer l'encens, la marjolaine,

La canelle, l'œillet, le nard, le romarin,

Le serpolet, la rose, et le baume, et le thin.

Son oreille or' se plaît de la mignarde noise

Que le peuple volant par les forêts degoise :

Car, bien que chaque oiseau, guidé d'un art sans art,

Dans les bois verdoyans tienne son chant à part,

Si n'ont-ils toutefois tous ensemble pour verbe

Que du Roy de ce Tout la louange superbe.

Et bref, l'oreille, l'œil, le nez du Tout-Puissant,

En son œuvre n'oit rien, rien ne voit, rien ne sent,

Qui ne prêche son los, où ne luise sa face,

Qui n'épande partout les odeurs de sa grâce.

Mais, plus que tous encor, les humaines beautés

Tiennent du Tout-Puissant tous les sens arrêtés :

L'homme est sa volupté, l'homme est son saint image,

Et pour l'amour de l'homme il aime son ouvrage.

(Le septième jour de la Semaine.)

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