LXIV. — Un cuistre
Son teint jaune, enfumé, de couleur de malade, Feroit donner au diable et céruse et pommade ; Et n'est blanc en Espagne à qui ce cormoran Ne fasse renier la loi de l'Alcoran.
[i8ij
Ses yeux, bordés de rouge, égarés, sembloient être
L'un à Montmartre et l'autre au château de Bicêtre.
Toutefois, redressant leur entre-pas tortu,
Ils guidoient la jeunesse au chemin de vertu.
Son nez haut relevé sembloit faire la nique
A l'Ovide Nason, au Scipion Nasique,
Où maints rubis balais, tout rougissans de vin,
Montroient un hac itur à la Pomme de pin,
Et prêchant la vendange, assuroient en leur trogne
Qu'un jeune médecin vit moins qu'un vieux ivrogne.
Sa bouche est grosse et forte, et semble en son profil
Celle-là d'Alizon, qui, retordant du fil,
Fait la moue aux passants et, féconde en grimaces,
Bave comme au printemps une vieille limace.
Un râteau mal rangé pour ses dents paraissoit,
Où le chancre et la rouille en monceau s'amassoit...
Ainsi ce personnage, en magnifique arroi,
Marchant pedetentim, s'en vint jusques à moi,
Qui sentis à son nez, à ses lèvres décloses,
Qu'il fleuroit bien plus fort, mais non pas mieux que roses.
Il me parle latin, il allègue, il discourt,
Il réforme à son pied les humeurs de la cour :
Qu'il a, pour enseigner, une belle manière,
Qu'en son globe il a vu la matière première,
Qu'Épicure est ivrogne, Hippocrate un bourreau,
Que Barthole et Jason ignorent le barreau ;
Que Virgile est passable, encor qu'en quelques pages
Il méritât au Louvre être chifflé des pages ;
Que Pline est inégal, Térence un peu joli,
Mais surtout il estime un langage poli.
Ainsi sur chaque auteur, il trouve de quoi mordre.
L'un n'a point de raison et l'autre n'a point d'ordre ;
L'autre avorte avant temps des œuvres qu'il conçoit.
Or, il vous prend Macrobe et lui donne le foit.
Cicéron, il s'en tait, d'autant que l'on le crie
Le pain quotidien de la pédanterie.
Quant à son jugement, il est plus que parfait,
Et T immortalité n'aime que ce qu'il fait.
Par hasard disputant, si quelqu'un lui réplique,
Et qu'il soit à quia : vous êtes hérétique,
Ou pour le moins fauteur ; ou, vous ne savez point
Ce qu'en mon manuscrit j'ai noté sur ce point.