LXV. — Mort de Pompée
Aians doriques arrêté cela entre eux, ils donèrent la commission de l'exécuter à Achillas ; lequel prenant avec soi un Septimius, qui autrefois avoit eu charge de gens sous Pompeius, et Salvius, un autre centenier aussi, avec trois ou quatre autres satellites, se fit mener à la galère où étoit Pompeius, dedans laquelle s'étoient aussi rendus tous les principaux personnages de sa suite, pour voir ce que seroit : mais quand ils virent cette manière de recueil, qui n'étoit royale, ni magnifique, ni en chose quelconque répondant à l'espérance que leur avoit donnée Theophanes, attendu qu'ils ne voioient que bien peu de gens qui venoient à eux dedans une barque de pécheur, ils commencèrent à avoir suspect le peu de compte que l'on faisoit d'eux, et conseillèrent à Pompeius de tourner arrière et s'élargir en haute mer, pendant qu'ils étoient encore hors la volée du trait. Ce pendant la barque s'approcha, et Septimius se leva le premier en pieds, qui salua Pompeius en langage romain du nom d'Imperator, qui est à dire souverain capitaine, et Achillas le salua aussi en langage grec, et luy dit qu'il passât en sa barque, pource que le long du rivage il y avoit force vase et des bancs de sable, tellement qu'il n'y avoit pas assez eau pour sa galère : mais en même temps on voioit de
loin plusieurs galères de celles du Roy, que l'on armoit en diligence, et toute la côte couverte de gens de guerre, tellement que quand Pompeius et ceux de sa compagnie eussent voulu changer d'avis, ils n'eussent plus su se sauver, et si y avoit d'avantage qu'en montrant de se défier, ils donnoient au meurtrier quelque couleur d'exécuter sa méchanceté. Parquoi prenant congé de sa femme Cornelia, laquelle déjà avant le coup faisoit les lamentations de sa fin, il commanda à deux centeniers qu'ils entrassent en la barque de l'iEgyptien devant luy, et à un de ses serfs affranchis qui s'appelloit Philippus, avec un autre esclave qui se nommoit Scynes. Et comme jà Achillas luy tendoit la main de dedans sa barque, il se retourna devers sa femme et son fils, et leur dit ces vers de Sophocles :
Qui en maison de prince entre, devient Serf, quoi qu'il soit libre quand il y vient.
Ce furent les dernières paroles qu'il dit aux siens quand il passa de sa galère en la barque : et pour ce qu'il y avoit loin de la galère jusques à la terre ferme, voiant que par le chemin personne ne luy entamoit propos d'amiable entretien, il regarda Septimius au visage, et luy dit : « Il me semble que je te recognois, compagnon, pour avoir autrefois été à la guerre avec moy. » L'autre luy fit signe de la tête seulement qu'il étoy vray, sans luy faire autre réponse ne caresse quelconque : parquoi n'y aiant plus personne qui dit mot, il prit en sa main un petit livret, dedans lequel il avoit écrit une harangue en langage grec, qu'il vouloit faire à Ptolomaeus, et se mit à la lire. Quand ils vinrent à approcher de la terre, Cornelia avec ses domestiques et familiers amis se leva sur ses pieds, regardant en grande détresse quelle seroit l'issue. Si luy sembla qu'elle devoit bien espérer quand elle aperçut plusieurs des gens du roy, qui se présentèrent à la des-
cente comme pour le recueillir et l'honorer : mais sur ce point ainsi comme il prenoit la main de son affranchy Philippus pour se lever plus à son aise, Septimius vint le premier par derrière qui luy passa son épée à travers le corps, après lequel Salvius et Achillas dégainèrent aussi leur épée, et adonc Pompeius tira sa robe à deux mains au devant de sa face, sans dire ne faire aucune chose indigne de luy, et endura vertueusement les coups qu'ils luy donnèrent en soupirant un peu seulement, étant âgé de cinquante neuf ans, et aiant achevé sa vie le jour ensuivant celuy de sa nativité. Ceux qui étoient dedans les vaisseaux à la rade, quand ils aperçurent ce meurtre, jetèrent une si grande clameur, que Ton l'entendit jusques à la côte, et levans en diligence les ancres se mirent à la voile pour s'enfuir, à quoi leur servit le vent qui se leva incontinent frais aussi tôt qu'ils eurent gagné la haute mer, de manière que les Mgyp tiens qui s'appareilloient pour voguer après eux, quand ils virent cela, s'en déportèrent, et aians coupé la tête en jetèrent le tronc du corps hors de la barque, exposé à qui eut envie de voir un si misérable spectacle.
(Les Vies des hommes illustres : Pompeius.)