‹ Anthologie du XVI siecle francaisChapitre 58 sur 74 · ETIENNE PASQUIER · texte numérisé non relu

ETIENNE PASQUIER

LXVI. — De la grande flotte de Poètes que produisit le règne du Roy Henry deuxième et de la nouvelle forme dé Poésie par eux introduite.

Ce fut une belle guerre que l'on entreprit lors contre l'ignorance, dont j'attribue l' avant-garde à Sève, Bèze, et

Pelletier, ou si le voulez autrement, ce furent les avantcoureurs des autres Poètes. Après se mirent sur les rangs, Pierre de Ronsard, Vandômois, et Joachim du Bellay, Angevin, tous deux gentilshommes extraits de très nobles races : ces deux rencontrèrent heureusement, mais principalement Ronsard. De manière que sous leurs enseignes plusieurs se rirent enrôler. Vous eussiez dit que ce tempslà étoit du tout consacré aux Muses. Un Pontus de Tiart, Estienne Iodelle, Remy Belleau, Jean-Anthoine de Baïf ; Jacques Tahureau, Guillaume des Autels, Nicolas Denisot, qui par l'Anagramme de son nom se faisoit appeler comte d'Alcinois, Louys le Carond, Olivier de Magny, Jean de la Péruse, Claude Butet, Jean Passerat, Louys des Masures qui traduisit tout le Virgile : moy même sur ce commencement mis en lumière mon Monophile qui a été favorablement recueilli et à mes heures de relâche, rien ne m'a tant plu que de faire des vers Latins ou François. Tout cela se passa sous le règne de Henry II. Je compare cette brigade à ceux qui font le gros d'une bataille.

Chacun d'eux avoit sa maîtresse qu'il magnifioit et chacun se promettoit une immortalité de nom par ses vers ; toutes fois, quelques uns se trouvent avoir survécu leurs livres.

Depuis la mort de Henry, les troubles qui survinrent en France pour la Religion, troublèrent aucunement l'eau que l'on puisoit auparavant dans la fontaine de Parnasse, toutes-fois reprenant peu à peu nos esprits, encores ne manquâmes nous de braves Poètes que je mets pour l' arrière-garde ; un Philippes des Portes, Scévole de Saincte-Marthe, Florent Chrestien, Jacques Grévin, les deux Jamins, Nicolas Rapin, Jean Garnier, le Seigneur de Pibrac, Guillaume Saluste, Seigneur du Bartas, le Seigneur du Perron, et Jean Bertaut, avec lesquels je ne douterai d'adjouter mes Dames des Roches de Poitiers, mère et fille, et spécialement la fille, qui reluisoit à

bien écrire entre les Dames, comme la Lune entre les Etoiles.

Auparavant tous ceux-ci, notre Poésie Françoise consistoit en Dialogues, Chants Royaux, Ballades, Rondeaux Epigrammes, Elégies, Epistres, Eglogues, Chansons, Etrennes, Epitaphes, Complaintes, Blasons, Satyres, en forme de Coq-à-l'Ane. Pour lesquels Thomas Sibilet fit un Livre qu'il appela Y Art Poétique François, où il discourut de toutes les pièces, et la plus part desquelles déplut aux nouveaux Poètes. Parce que du Bellay en son Second Livre de la deffense de la langue Françoise commande par exprès au Poète qu'il veut former, de laisser aux Jeux Floraux de Tholose et au Puy de Rouen, les Rondeaux, Ballades, Virelais, Chants Royaux, Chansons et Satyres en forme de Coq-à-l'Ane, et autres telles épiceries (ce sont ses mots) qui corrompoient le goût de notre langue et ne servoient sinon à porter témoignage de notre ignorance. Et au lieu de cela introduisîmes entre autres deux nouvelles espèces de Poésie : les Odes, dont nous empruntâmes la façon des Grecs et Latins, et les Sonnets que nous tirâmes des Italiens : mot toutes-fois qu'ils tiennent de notre ancien estoc, comme nous apprenons d'une chanson du Comte Thibaut de Champagne, qui étoit longtemps devant Pétrarque, père des Sonnets Italiens.

Pour bien dire, et le mot d'Ode qui est Grec, et celuy de Sonnet ne signifient autre chose que chansons : combien que l'Italien ait depuis fait distinction entre le Sonnet et Chanson. On retint de l'ancienne Poésie, l'Elégie, FEglogue, l'Epitaphe, et encores la chanson, nonobstant l'avis de du Bellay.

Celui qui premier apporta l'usage des Sonnets, fut le même du Bellay, par une cinquantaine dont il nous fit présent en l'honneur de son Olive, lesquels furent très

favorablement reçus par la France, encores que je sache bien que Ronsard en une Elégie qu'il adresse à Jean de la Péruse, au premier Livre de ses Poèmes, l'attribue à Pontus de Tiart : mais il s'abuse, et je m'en crois pour l'avoir vu et observé. U Olive couroit par la France deux ans, voire trois, avant les Erreurs amoureuses de Tiart. Et pour le regard de l'Ode, si vous parlez à Ronsard, il se vante, en la même Elégie, en avoir été le premier inventeur, en laquelle faisant mention comme Dieu avoit réveillé les esprits à bien écrire :

De sa faveur en France, il réveilla Mon jeune esprit, qui premier travailla De marier les Odes à la Lire.

Si à du Bellay, il vous dira que ce fut Pelletier : Ainsi le dit-il escrivant à Ronsard contre les Poètes envieux de son temps.

{Recherches de la France, livre VII, chap. VII.)

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