‹ Anthologie du XVI siecle francaisChapitre 59 sur 74 · LXVII. — Discours pour le maintien de la loi salique · texte numérisé non relu

LXVII. — Discours pour le maintien de la loi salique

Il faut dire la vérité, c'est une brave et généreuse nation que celle des Espagnols, lesquels, ayant trouvé les veines de l'or et de l'argent, et les monceaux de perles et pierres précieuses es conquêtes des Indes, n'en ont pas ramolli leurs mœurs, abâtardi leur courage, relâché leur vigueur, comme ont fait quasi tous les autres peuples du monde,

qui acquérant la richesse, ont perdu la vertu. Au contraire ceux-ci ont crû leur courage en croissant de moyens, et des richesses que la fortune leur a offertes ont bâti des degrés solides à leur ambition, pour joindre les extrémités de la terre sous leur obéissance. Ce n'est pas sans cause, si en cet ambitieux dessein ils ont porté fort impatiemment de voir la France, rivale de leur empire, arrêter leurs progrès, et tenir continuellement en échec leur grandeur, qui ne se pouvoit dire bonnement assurée, tant qu'elle se voyoit balancée par un tel contrepoids. C'est pourquoi, ne voyant pas que leurs armes fussent assez fortes pour se défaire de si puissans voisins, ç'a été un sage avis à eux, digne de grands conseillers d'Etat, de nourrir et fomenter les divisions en la France, afin que celle que les forces étrangères n'avoient pu ébranler se défît et ruinât d'elle même et de ses propres mains. Et pource que les premières divisions n'y avoient pas pu suffire, et qu'en nos premières querelles pour la religion, le trouble qui s'étoit fait au Royaume avoit bien apporté de 1 émotion en ses membres, mais nulle altération en sa forme, le grand secret a été de subdiviser ce qui étoit le plus fort et puissant, qui étoit le parti des Catholiques, pour ébranler en l'autorité du Prince la clef de la voûte, et, ôtant le respect des loix et des magistrats, couper les nerfs qui maintenoient et soutenoient le Royaume.

Comme cela s'est fait, Messieurs, vous l'avez vu : bien est-il vray que la disposition du sujet, les vices et manquemens des François ont fort aidé à l'artifice des étrangers. Tant y a qu'en peu de temps, et incontinent après l'accident arrivé à Blois, vous avez vu le conseil d'Etat de la France se tenir à Paris en la maison de Dom Bernardin de Mendose. Là, ont été prises toutes les belles résolutions qui ont été exécutées pour extirper les loix et la mémoire du nom et de l'authorité Royale, pour établir une servitude et captivité parmi vous, plus dure que celle des Indes. Là fut pris le conseil d'emprison-

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ner le Parlement, en exécution duquel vous vites entrer en cette maison sacrée une troupe de voleurs, composée des plus bas et vils ministres de la Justice, lesquels, Tépée au poing, vinrent arracher de dessus les Sièges sacrés ces vénérables vieillards, aux pieds desquels ils ét oient à genoux et tête nue deux jours auparavant. Vous fûtes tous menés en triomphe à la Bastille, sans excepter mêmes ceux que ces pendarts estimoient de leurs amis et plus zélés à leur party. Car aussi n'étoit-ce pas aux personnes qu'ils en vouloient, c'était à leur dignité et à leur magistrat ; c'étoit au nom de la justice, à qui ils faisoient la guerre ; c'étoit celle qu'il fallait exterminer pour introduire la confusion et le brigandage. Cet accident ayant donné un épouvantement à tous les gens de bien et d'honneur, leur fit vider la ville et abandonner leurs familles, et lors aussi tôt leurs biens furent mis en proye, toute cette ville ne fut qu'un sac, que pillages, proscriptions, recherches, menaces.

Quel blâme seroit le nôtre aujourd'hui, si, la France nous ayant nourris en une si douce liberté, fait sentir un si gracieux règne que celuy de nos Roy s, honorés des plus illustres charges du Royaume, et fait seoir côte à côte des Ducs et des Princes, nous lui refusions notre simple parole, nous lui dérobions en sa nécessité la défense des lois qu'elle nous a donné en garde ? Car c'est aujourd'hui que l'on entreprend de les renverser toutes et d'un coup ; c'est à la loi Salique que l'on en veut, c'est contre celle-là que l'on a vu déclamer Dom Inigo de Mendose, c'est contre celle-là que l'on a vu les prédicateurs se tempêter en leurs chaires : et néanmoins c'est celle-là qui depuis douze cens ans a conservé ce Royaume entier, et l'a mené de mâle en mâle, toujours en même race, jusques aux Princes sous lesquels nous sommes nés ; c'est celle-là qui nous a garantis de la tyrannie des

Anglois, et les a extirpés des entrailles de la France, où les discordes civiles les avoient fourrés. Bref, c'est celle qui maintient toutes les autres, qui est l'appui de nos fortunes, la sûreté de notre repos, l'ornement et la grandeur de l'Etat.

(Actions et traités oratoires, VIL)

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