‹ Anthologie du XVI siecle francaisChapitre 60 sur 74 · LXVIII. — La vaine gloire · texte numérisé non relu

LXVIII. — La vaine gloire

Nous appelons vaine la gloire qu'on se donne, ou pour ce qui n'est pas en nous, ou pour ce qui est en nous, mais non pas à nous ; ou pour ce qui est en nous et à nous, mais qui ne mérite pas qu'on s'en glorifie. La noblesse de la race, la faveur des grands, l'honneur populaire, ce sont choses qui ne sont pas en nous, mais ou en nos prédécesseurs, ou en l'estime d'autrui. Il y en a qui se rendent fiers et morgans pour être sur un bon cheval, pour avoir un panache en leur chapeau, pour être habillés somptueusement : mais qui ne voit cette folie ? Car s'il y a de la gloire pour cela, elle est pour le cheval, pour l'oiseau, pour le tailleur. Et quelle lâcheté de courage est-ce d'emprunter son estime d'un cheval, d'une plume, d'un goderon ?

Les autres se prisent et regardent pour des moustaches relevées, pour une barbe bien peignée, pour des cheveux crêpés, pour des mains douillettes, pour savoir danser, chanter, mais ne sont-ils pas lâches de courage, de vouloir enchérir leur valeur, et donner du surcroît à leur réputation par des choses si frivoles et folâtres ? Les

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autres pour un peu de science veulent être honorés et respectés du monde ; comme si chacun devait aller à l'école chez eux, et les tenir pour maîtres ; c'est pourquoi on les appelle pédants. Les autres se pavonnent sur la considération de leur beauté et croient que tout le monde les muguette : tout cela est extrêmement vain, sot et impertinent, et la gloire qu'on prend de si faibles sujets s'appelle vaine, sotte et frivole.

On connaît le vrai bien comme le vrai baume. On fait l'essai du baume en le distillant dans de l'eau, car s'il va au fond et qu'il prenne le dessous, il est jugé pour être du plus fin et précieux ; ainsi pour connaître si un homme est vraiment sage, savant, généreux, noble, il faut voir si ses biens tendent à l'humilité, modestie et soumission ; car alors ce seront de vrais biens, mais s'ils surnagent et qu'ils veuillent paraître, ce seront des biens d'autant moins véritables qu'ils seront plus apparents. Les perles qui sont conçues ou nourries au vent et au bruit des tonnerres n'ont que l'écorce de perle et sont vides de substances et ainsi ces vertus et belles qualités des hommes qui sont reçues et nourries en l'orgueil, en la vantance et en la vanité, n'ont qu'une simple apparence du bien, sans suc, sans mouelle et sans solidité.

La poursuite et amour de la vertu commencent à nous rendre vertueux ; mais la poursuite et amour des honneurs commencent à nous rendre méprisables et vitupérables. Les esprits bien nés ne s'amusent pas à ces menus fatras de rang, d'honneur, de salutations ; ils ont d'autres choses à faire : c'est le propre des esprits fainéants. Qui peut avoir des perles ne se charge pas des coquilles et ceux qui prétendent à la vertu ne s'empressent point pour les honneurs. Certes, chacun peut entrer en son rang et s'y tenir sans violer l'humilité, pourvu que cela se fasse négligemment et sans contention. Car, comme ceux qui viennent du Pérou, outre l'or et l'argent qu'ils en tirent, apportent encore, des singes et des perroquets,

parce qu'ils ne leur coûtent guère et ne chargent pas beaucoup leur navire ; ainsi ceux qui prétendent à la vertu ne laissent pas de prendre leurs rangs et les honneurs qui leur sont dus, pourvu toutefois que cela ne leur coûte pas beaucoup de soin et d'attention et que ce soit sans en être chargés de trouble, d'inquiétudes, de disputes et contentions. Je ne parle néanmoins pas de ceux desquels la dignité regarde le public, ny de certaines occasions particulières qui tirent une grande conséquence ; car en cela il faut que chacun conserve ce qui lui appartient avec une prudence et discrétion qui soient accompagnées de charité et courtoisie.

(Introduction à la vie dévote, livre III, chap. V.)

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