‹ Anthologie du XVI siecle francaisChapitre 7 sur 74 · VI. — Bonaventure des Périers · texte numérisé non relu

VI. — Bonaventure des Périers

D'un docteur en décret qu'un beuf blessa si fort qu'il ne savait en quelle jambe c'étoit.

Un docteur en la faculté de décret, passant pour aller lire aux escoles, rencontra une troupe de beufs (ou la troupe de beufs le rencontra) qu'un valet de boucher menoit devant soy, l'un desquels quidem beufs, comme monsieur le docteur passoit sus sa mule, vint frayer un petit contre sa robe, dont il prit incontinent à crier : A l'ayde ! ô le meschant beuf ! il m'a tué ! Je suis mort ! — A ce cry s'amassèrent force gens, car il étoit bien connu, parce qu'il y avoit trente ou quarante ans qu'il ne bougeoit de Paris, lesquels, à l'ouir crier, pensoient qu'il fut énormément blessé. L'un le soutenoit d'un côté, l'autre d'un autre, de peur qu'il ne tombât de dessus sa mule ; et entre ses hauts cris, il dit à son famulus, qui avoit nom Corneille : Vien ça. Eh ! mon Dieu ! va-t-en aux escoles, et leur dy que je suis mort, et qu'un beuf m'a tué, et que je ne saurois aller faire ma lecture, et que ce sera pour une autre fois.

Les escoles furent toutes troublées de ces nouvelles, et aussi messieurs de la Faculté ; et incontinent l'allèrent voir quelques uns d'entre eux qui furent députés, qui le trouvèrent étendu sus un lit, et le barbier environ, qui avoit des bandeaux d'huiles, d'onguens, tous les ferrements en tel cas requis.

MARGUERITE DE VALOIS, REINE DE NAVARRE (François Clouet. — Phot. Giraudon.)

Monsieur le docteur plaignoit la jambe droite si fort qu'il ne pouvoit endurer qu'on le déchaussât, mais fallut incontinent découdre la chausse. Quand le barbier eut vu la jambe à nu, il ne trouva point de lieu entamé ny meurtry, ni aucune apparence de blessure, combien que toujours monsieur le docteur criât : Je suis mort mon amy ! Je suis mort. Et quand le barbier y vouloit toucher de la main, il crioit encores plus haut : Oh ! vous me tuez ! Je suis mort ! — Et où est-ce qu'il vous fait le plus de mal, Monsieur ? disoit le barbier. — Et ne le voyezvous pas bien ? disoit-il. Un beuf qui m'a tué et il me demande où c'est qu'il m'a blessé ! Oh ! je suis mort ! Le barbier luy demandoit : Est-ce là, Monsieur ? — Nenny.

— Et là ? — Nenny. Bref, il ne s'y trouvoit rien. — Eh ! bon Dieu ! qu'est-ce cy ? Ces gens icy ne sauroyent trouver là où j'ay mal. N'est-il point enflé? dit-il au barbier.

— Nenny. — Il faut donc, dit monsieur le docteur, que ce soit en l'autre jambe, car je say bien que le beuf m'a heurté. Il fallut déchausser ceste autre jambe ; mais elle se trouva blessée comme l'autre. Baa ! ce barbier icy n'y entend rien ! Allez m'en quérir un autre. On y va : il vint, il n'y trouve rien. — Eh ! mon Dieu, dit monsieur le docteur, voicy grand chose ! Un beuf m'auroit-il ainsi frappé sans me faire mal ? Vien ça, Corneille ; quand le beuf m'a blessé, de quel costé venoit-il ? N'était-ce pas devers la muraille ? — Oui, Domine, ce disoit le famulus ; c'est donc en cette jambe icy. — Je le leur ay bien dit dès le commencement, mais il leur est avis que c'est mocque. — Le barbier voyant bien que le bon homme n'étoit malade que d'appréhension, pour le contenter, il y mit un appareil léger, et luy banda la jambe en luy disant que cela suffiroit pour le premier appareil. — Et puis, dit-il, monsieur notre maître, quand vous aurez avisé en quelle jambe est vostre mal, nous y ferons quelque autre chose.

(Nouvelles récréations et joyeux devis, XL)

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