LA TOUR DE MONTAIGNE
tude d'amis et de connoissans, à leur gloire, à leur grandeur, je le rapporte tout au repos de mon esprit et à moy. Ce qui m'en échappe ailleurs, ce n'est pas proprement de l'ordonnance de mon discours.
Or mes opinions, je les trouve infiniment hardies et constantes à condamner mon insuffisance. De vray, c'est aussi un sujet auquel j'exerce mon jugement autant qu'à nul autre. Le monde regarde toujours vis à vis ; moy, je replie ma vue au dedans, je la plante, je l'amuse là. Chacun regarde devant soy ; moy, je regarde dedans moy : je n'ay affaire qu'à moy, je me considère sans cesse, je me contrerolle,' je me goûte. Les autres vont toujours ailleurs, s'ils y pensent bien ; ils vont toujours avant, moy je me roule en moy même.
Cette capacité de trier le vray, quelle qu'elle soit en moy, et cett' humeur libre de n'assujettir aisément ma créance, je la dois principalement à moy : car les plus fermes imaginations que j'aye, et généralles, sont celles qui, par manière de dire, naquirent avec moy. Elles sont naturelles et toutes miennes. Je les produisis crues et simples, d'une production hardie et forte, mais un peu trouble et imparfaite; depuis que je les ay établies et fortifiées par l'authorité d'autruy, et par les sains discours des anciens, ausquels je me suis rencontré conforme en jugement : ceux-là m'en ont assuré la prise, et m'en ont donné la jouyssance et possession plus entière.
(Essais, livre I, chap. XVII.)