LXX. — Montaigne conservateur en matière de religion
Je suis dégoûté de la nouvelleté, quelque visage qu'elle porte, et ay raison, car j'en ay vu des effets très-dommageables. Celle qui nous presse depuis tant d'ans, elle n'a pas tout exploité, mais on peut dire avec apparence, que par accident elle a tout produit et engendré : voire et les maux et ruines, qui se font depuis sans elle, et contre
elle : c'est à elle à s'en prendre au nez. Ceux qui donnent le branle à un état, sont volontiers les premiers absorbés en sa ruine. Le fruit du trouble ne demeure guère à celuy qui l'a ému, il bat et brouille l'eau pour d'autres pêcheurs. La liaison et contexture de cette monarchie et ce grand bâtiment ayant été démis et dissous, notamment sur ses vieux ans, par elle, donne tant qu'on veut d'ouverture et d'entrée à pareilles injures. La majesté royale, dit un ancien, s'avale plus difficilement du sommet au milieu qu'elle ne se précipite du milieu à fond.
Mais si les inventeurs sont plus dommageables, les imitateurs sont plus vicieux, de se jeter en des exemples, desquels ils ont senty et puny l'horreur et le mal. Et s'il y a quelque degré d'honneur, mêmes au mal faire, ceux-cy doivent aux autres la gloire de l'invention, et le courage du premier effort.
Toutes sortes de nouvelle débauche puisent heureusement en cette première et féconde source, les images et patrons à troubler notre police. On lit en nos loix mêmes, faites pour le remède de ce premier mal, l'aprentissage et l'excuse de toute sorte de mauvaises entreprises ; et nous advient, ce que Thucidides dit des guerres civiles de son temps, qu'en faveur des vices publics on les baptisoit de mots nouveaux plus doux, pour leur excuse, abâtardissant et amollissant leurs vrais titres. C'est, pourtant, pour reformer nos consciences et nos créances. Mais le meilleur prétexte de nouvelleté est très-dangereux. Si me sembleil, à le dire franchement, qu'il y a grand amour de soy et présomption, d'estimer ses opinions jusque-là que, pour les établir, il faille renverser une paix publique, et introduire tant de maux inévitables et une si horrible corruption de meurs que les guerres civiles apportent, et les mutations d'état, en chose de tel poids ; et les introduire en son pays propre. Est-ce pas mal ménagé, d'avancer tant de vices certains et connus, pour combattre des erreurs contestées et débattables ? Est-il quelque pire es-
pèce de vices, que ceux qui choquent la propre conscience et naturelle connoissance ?
Le Sénat osa donner en payement cette défaite, sur le différent d'entre luy et le peuple, pour le ministère de leur religion, conformément à ce que répondit l'oracle à ceux de Delphes en la guerre Médoise. Craignans l'invasion des Perses ils demandèrent au Dieu ce qu'ils avoient à faire des trésors sacrés de son temple, ou les cacher, ou les emporter. Il leur répondit qu'ils ne bougeassent rien ; qu'ils se soignassent d'eux ; qu'il étoit suffisant pour pourvoir à ce qui luy étoit propre.
La religion Chrétienne a toutes les marques d'extrême justice et utilité ; mais nulle plus apparente, que l'exacte recommandation de l'obéissance du Magistrat, et manutention des polices. Quel merveilleux exemple nous en a laissé la sapience divine, qui, pour établir le salut du genre humain, et conduire cette sienne glorieuse victoire contre la mort et le péché, ne l'a voulu faire qu'à la mercy de notre ordre politique ; et a soumis son progrès, et la conduite d'un si haut effet et si salutaire, à l'aveuglement et injustice de nos observations et usances : y laissant courir le sang innocent de tant d'élus ses favoris, et souffrant une longue perte d'années à mûrir ce fruit inestimable.
(Essais, livre I, chap. XXIII.)