‹ Anthologie du XVI siecle francaisChapitre 65 sur 74 · LXXI. — Montaigne conservateur en politique · texte numérisé non relu

LXXI. — Montaigne conservateur en politique

En fin je vois par notre exemple que la société des hommes se tient et se coud, à quelque pris que ce soit. En quelque assiette qu'on les couche, ils s'appilent et se rangent en se remuant et s' entassant, comme des corps mal unis qu'on empoche sans ordre trouvent d'eux mêmes la façon de se joindre et s'emplacer les uns parmy les autres,

souvant mieux que Fart ne les eût su disposer. Le Roy Philippus fit un amas des plus méchans hommes et incorrigibles qu'il put trouver, et les logea tous en une ville qu'il leur fit bâtir, qui en portoit le nom. J'estime qu'ils dressèrent des vices mêmes une contexture politique entre eux et une commode et juste société.

Je vois, non une action, ou trois, ou cent, mais des meurs en usage commun et reçu si monstrueuses en inhumanité sur tout et déloyauté, qui est pour moy la pire espèce des vices, que je n'ay point le courage de les concevoir sans horreur ; et les admire quasi autant que je les déteste. L'exercice de ces méchancetés insignes porte marque de vigueur et force d'âme autant que d'erreur et dérèglement. La nécessité compose les hommes et les assemble. Cette couture fortuite se forme après en loix ; car il en a été d'aussi farouches qu'aucune opinion humaine puisse enfanter, qui toutefois ont maintenu leurs corps avec autant de santé et longueur de vie que celles de Platon et Aristote sauroyent faire.

Et certes toutes ces descriptions de police, feintes par art, se trouvent ridicules et ineptes à mettre en pratique. Ces grandes et longues altercations de la meilleure forme de société et des règles plus commodes à nous attacher, sont altercations propres seulement à l'exercice de notre esprit ; comme il se trouve es arts plusieurs sujets qui ont leur essence en l'agitation et en la dispute, et n'ont aucune vie hors de là. Telle peinture de police seroit de mise en un nouveau monde, mais nous prenons les hommes obligés déjà et formés à certaines coutumes ; nous ne les engendrons pas comme Pyrrha ou comme Cadmus. Par quelque moyen que nous ayons loy de les redresser et renger de nouveau, nous ne pouvons guières les tordre de leur ply accoutumé que nous ne rompions tout. On demandoit à Solon s'il avoit étably les meilleures lois qu'il avoit pu aux Athéniens : Ouy bien, répondit-il, de celles qu'ils eussent reçues.

Rien ne presse un état que l'innovation : le changement donne seul forme à l'injustice et à la tyrannie. Quand quelque pièce se démanche on peut l'étayer : on peut s'opposer à ce que l'altération et corruption naturelle à toutes choses ne nous éloigne trop de nos commencemens et principes. Mais d'entreprendre à refondre une si grande masse et à changer les fondements d'un si grand bâtiment, c'est à faire à ceux qui pour décrasser effacent, qui veulent amender les défauts particuliers par une confusion universelle et guérir les maladies par la mort. Le monde est inepte à se guérir ; il est si impatient de ce qui le presse qu'il ne vise qu'à s'en défaire, sans regarder à quel pris. Nous voyons par mille exemples qu'il se guérit ordinairement à ses dépens : la décharge du mal présent n'est pas guérison, s'il n'y a en général amendement de condition.

La fin du chirurgien n'est pas de faire mourir la mauvaise chair : ce n'est que l'acheminement de sa cure. Il regarde au delà, d'y faire renaître la naturelle et rendre la partie à son du être. Quiconque propose seulement d'emporter ce qui le mâche, il demeure court, car le bien ne succède pas nécessairement au mal : un autre mal luy peut succéder, et pire, comme il advint aux tueurs de César, qui jettèrent la chose publique à tel point qu'ils eurent à se repentir de s'en être mêlés. A plusieurs depuis, jusques à nos siècles, il est advenu de mêmes. Les François mes contemporanées savent bien qu'en dire. Toutes grandes mutations ébranlent l'état et le désordonnent.

Qui viseroit droit à la guérison et en consulteroit avant toute œuvre se refroidiroit volontiers d'y mettre la main. Pacuvius Calavius corrigea le vice de ce procéder par un exemple insigne. Ses concitoyens étoient mutinés contre leurs magistrats. Luy, personnage de grande authorité en la ville de Capouë, trouva un jour moyen d'enfermer le Sénat dans le palais et, convoquant le peuple en la place, leur dit que le jour étoit venu auquel en pleine

liberté ils pou voient prendre vengeance des tyrans qui les avoyent si long temps oppressés, lesquels il tenoit à sa mercy seuls et désarmés. Fut d'avis qu'au sort on les tirât hors l'un après l'autre, et de chacun on ordonnât particulièrement, faisant sur le champ exécuter ce qui en seroit décrété, pourvu aussi que tout d'un train ils advisassent d'établir quelque homme de bien en la place du condamné, afin qu'elle ne demeurât vide d'officier. Ils n'eurent pas plus tôt ouy le nom d'un Sénateur qu'il s'éleva un cri de mécontentement universel à l'encontre de luy. Je voy bien, dit Pacuvius, il faut démettre cettuy cy : c'est un méchant ; ayons en un bon en change. Ce fut un prompt silence, tout le monde se trouvant bien empêché au choix ; au premier plus effronté qui dit le sien, voylà un consentement de voix encore plus grand à refuser celuy là, cent imperfections et justes causes de le rebuter. Ces humeurs contradictoires s'étans échauffées, il advint encore pis du second Sénateur, et du tiers : autant de discorde à l'élection que de convenance à la démission. S'étans inutilement lassés à ce trouble, ils commencent, qui deçà qui delà, à se dérober peu à peu de l'assemblée, rapportant chacun cette résolution en son âme que le plus vieil et mieux connu mal est toujours plus supportable que le mal récent et inexpérimenté.

Pour nous voir bien piteusement agités, car que n'avons nous fait ?

Nous ne sommes pas pourtant, à l'avanture, à notre dernier période. La conservation des états est chose qui vray-semblablement surpasse notre intelligence. C'est, comme dit Platon, chose puissante et de difficile dissolution qu'une civile police. Elle dure souvent contre des maladies mortelles et intestines, contre l'injure des loix injustes, contre la tyrannie, contre le débordement et ignorance des magistrats, licence et sédition des peuples.

En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au dessus de nous et regardons vers ceux qui sont

mieux ; mesurons nous à ce qui est au dessous : il n'en est point de si malotru qui ne trouve mille exemples où se consoler. C'est notre vice, que nous voyons plus mal volontiers ce qui est devant nous que volontiers ce qui est après. Si, disoit Solon, qui dresseroit un tas de tous les maux ensemble, qu'il n'est aucun qui ne choisit plutôt de raporter avec soy les maux qu'il a, que de venir à division légitime avec tous les autres hommes de ce tas de maux et en prendre sa quote part. Notre police se porte mal ; il en a été pourtant de plus malades sans mourir.

{Essais, livre III, chap. IX.)

LXXII. — Portrait de Socrate, « précepteur» de Montaigne en philosophie.

Le relâchement et facilité honore, ce semble, à merveille et sied mieux à une âme forte et généreuse. Il n'y a chose plus remarquable en Socrate que ce que, tout vieil, il trouve le temps de se faire instruire à baller et jouer des instruments ; et le tient pour bien employé. Cettuy-ci s'est vu en extase, debout, un jour entier et une nuit en présence de toute l'armée grecque, surpris et ravi par quelque profonde pensée. Il s'est vu le premier, parmi tant de vaillants hommes de l'armée courir au secours d'Alcibiade accablé des ennemis, le couvrir de son corps et le décharger de la presse, à vive force d'armes ; en la bataille Délienne, relever et sauver Xénophon renversé de son cheval ; et emmi tout le peuple d'Athènes, outré, comme lui, d'un si indigne spectacle, se présenter le premier à secourir Théramène, que les trente tyrans faisaient mener à la mort par leurs satellites ; et ne désista cette hardie entreprise qu'à la remontrance de Théramène même, quoiqu'il ne fût suivi que de deux en

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tout. Il s'est vu, recherché par une beauté de laquelle il était épris, maintenir au besoin une sévère abstinence. Il s'est vu continuellement marcher à la guerre et fouler la glace, les pieds nus ; porter même robe en hiver et en été ; surmonter tous ses compagnons en patience de travail ; ne manger point autrement en festin qu'en son ordinaire. Il s'est vu vingt et sept ans, de pareil visage, porter la faim, la pauvreté, l'indocilité de ses enfants, les griffes de sa femme et enfin la calomnie, la tyrannie, la prison, les fers et le venin. Mais cet homme-là était il convié à boire, par devoir de civilité ? C'était aussi celui de l'armée à qui en demeurait l'avantage : et ne refusait ni à jouer aux noisettes avec les enfants, ni à courir avec eux sur un cheval de bois et y avait bonne grâce ; car toutes actions, dit la philosophie, siéent également bien et honorent également le sage. On a de quoi, et ne doiton jamais se lasser, de présenter l'image de ce personnage à tous patrons et formes de perfection.

(Essais, livre III, chap. XIII.)

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