LXXIII. — L'épicurisme de Montaigne
Les autres sentent la douceur d'un contentement et de la prospérité : je la sens ainsi qu'eux, mais ce n'est pas en passant et glissant. Si la faut-il étudier, savourer et ruminer pour en rendre grâces condignes à celui qui nous l'octroie. Ils jouissent des autres plaisirs comme ils font celui du sommeil, sans le connaître. A celle fin que le dormir même ne m'échappât aussi stupidement, j'ai autrefois trouvé bon qu'on me le troublât, afin que je l'entrevisse. Je consulte d'un contentement avec moi, je ne l'écume pas, je le sonde et plie ma raison à le recueillir, devenue chagrine et dégoûtée. Me trouvé-je en quelque
assiette tranquille ? Y a-t-il quelque volupté qui me chatouille ? Je ne la laisse pas friponner aux sens ; j'y associe mon âme ; non pas pour s'y engager, mais pour s'y agréer ; non pas pour s'y perdre, mais pour s'y trouver ; et l'emploie, de sa part, à se mirer dans ce prospère état, à en peser et estimer le bonheur et l'amplifier ; elle mesure combien c'est qu'elle doit à Dieu, d'être en repos de sa conscience et d'autres passions intestines ; d'avoir le corps en sa disposition naturelle jouissant ordonnément et compétemment des fonctions molles et flatteuses par lesquelles il lui plaît compenser de sa grâce les douleurs de quoi sa justice nous bat à son tour ; combien lui vaut d'être logée en tel point que, où qu'elle jette sa vue, le ciel est calme autour d'elle ; nul désir, nulle crainte ou doute qui lui trouble l'air ; aucune difficulté passée, présente, future, par dessus laquelle son imagination ne passe sans offense...
Pour moi donc, j'aime la vie et la cultive, telle qu'il a plu à Dieu nous l'octroyer. Je ne vais pas désirant qu'elle eût à dire la nécessité de boire et de manger et me semblerait faillir non moins excusablement, de désirer qu'elle l'eût double... ni que nous nous substantassions mettant seulement en la bouche un peu de cette drogue par laquelle Épimenides se privoit d'appétit et se maintenoit, ni qu'on produisît stupidement des enfants par les doigts ou par les talons, mais, parlant en révérence, que plutôt encore, on les produisît voluptueusement par les doigts et par les talons ; ni que le corps fût sans désir ni sans chatouillement : ce sont plaintes ingrates et iniques. J'accepte de bon cœur et reconnaissant ce que nature a fait pour moi et m'en agrée et m'en loue. On fait tort à ce grand et tout-puissant Donneur de refuser son don, l'annuler et défigurer. Tout bon, il a fait tout bon...
Des opinions de la philosophie j'embrasse plus volontiers celles qui sont les plus solides, c'est-à-dire les plus humaines et nôtres ; mes discours sont, conformément à
mes mœurs, bas et humbles. Elle fait bien l'enfant, à mon gré, quand elle se met sur ses ergots pour nous prêcher que c'est une farouche alliance de marier le divin avec le terrestre, le raisonnable avec le déraisonnable, le sévère à l'indulgent, l'honnête au déshonnête ; que la volupté est qualité brutale, indigne que le sage la goûte. Ce n'est pas ce que dit Socrate, notre précepteur ; il prise comme il le doit notre volupté corporelle ; mais il préfère celle de l'esprit, comme ayant plus de force, de constance, de facilité, de variété, de dignité. Celle-ci ne va nullement seule, selon lui (il n'est pas si fantastique !), mais seulement première. Pour lui, la tempérance est modératrice, non adversaire des voluptés.
(Essais, livre III., chap. XIII.)