LXXIV. — Sur le pédantisme
A LA mode dequoy nous sommes instruits, il n'est pas merveille si ny les escholiers ny les maîtres n'en deviennent pas plus habiles, quoy qu'ils s'y facent plus doctes. De vray, le soin et la dépense de nos pères ne vise qu'à nous meubler la tête de science ; du jugement et de la vertu, peu de nouvelles. Criez d'un passant à notre peuple : O le savant homme ! Et d'un autre : 0 le bon homme ! Il ne faudra pas de tourner les yeux et son respect vers le premier. Il y f audroit un tiers crieur : O les lourdes têtes ! Nous nous enquérons volontiers : Sait-il du Grec ou du Latin ? écrit-il en vers ou en prose ? Mais s'il est devenu meilleur on plus avisé, c'étoit le principal, et c'est ce qui demeure derrière. Il falloit s'enquérir qui est mieux savant, non qui est plus savant.
Nous ne travaillons qu'a remplir la mémoire, et laissons l'entendement et la conscience vide. Tout ainsi que
les oiseaux vont quelquefois à la quête du grain, et le portent au bec sans le tâter, pour en faire bêchée à leurs petits, ainsi nos pédantes vont pillotant la science dans les livres, et ne la logent qu'au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et mettre au vent.
C'est merveille combien proprement la sottise se loge sur mon exemple. Est-ce pas faire de même, ce que je fais en la plus part de cette composition ? Je m'en vais écorniflant par cy par là des livres les sentences qui me plaisent, non pour les garder, car je n'ay point de gardoires, mais pour les transporter en cettuy-cy, où, à vray dire, elles ne sont non plus miennes qu'en leur première place. Nous ne sommes, ce croy-je, savants que de la science présente, non de la passée, aussi peu que de la future.
Mais, qui pis est, leurs escholiers et leurs petits ne s'en nourrissent et alimentent non plus ; ains elle passe de main en main, pour cette seule fin d'en faire parade, d'en entretenir autruy, et d'en faire des contes, comme une vaine monnoye, inutile à tout autre usage et emploi qu'à compter.
Nous savons dire : Cicero dit ainsi ; voilà les meurs de Platon ; ce sont les mots mêmes d'Aristote. Mais nous, que disons nous nous mêmes ? que jugeons nous ? que faisons nous ? Autant en diroit bien un perroquet. Cette façon me fait souvenir de ce riche Romain, qui avoit été soigneux, à fort grande dépense, de recouvrer des hommes suffisans en tout genre de sciences, qu'il tenoit continuellement autour de luy, affin que, quand il écherroit entre ses amis quelque occasion de parler d'une chose ou d'autre, ils supplissent sa place, et fussent tous prêts à luy fournir, qui d'un discours, qui d'un vers d' Homère, chacun selon son gibier ; et pensoit ce savoir être sien par ce qu'il étoit en la tête de ses gens ; et comme font aussi ceux desquels la suffisance loge en leurs somptueuses librairies.
Nous prenons en garde les opinions et le savoir d'autruy, et puis c'est tout. Il les faut faire nôtres. Nous semblons proprement celuy qui, ayant besoin de feu, en iroit quérir chez son voisin, et, y en ayant trouvé un beau et grand, s'arrêteroit là à se chauffer, sans plus se souvenir d'en raporter chez soy. Que nous sert-il d'avoir la panse pleine de viande, si elle ne se digère ? si elle ne se transforme en nous ? si elle ne nous augmente et fortifie ? Pensons nous que Lucullus, que les lettres rendirent et formèrent si grand capitaine sans l'expérience, les eût prises à notre mode ?
Nous nous laissons si fort aller sur les bras d'autruy, que nous anéantissons nos forces. Me veus-je armer contre la crainte de la mort ? c'est aux dépens de Seneca. Veus-je tirer de la consolation pour moy, ou pour un autre ? je l'emprunte de Cicero. Je l'eusse prise en moymême, si on m'y eût exercé. Je n'ayme point cette suffisance relative et mendiée.
Quand bien nous pourrions être savans du savoir d'autruy, au moins sages ne pouvons nous être que de notre propre sagesse.
Si notre âme n'en va un meilleur branle, si nous n'en avons le jugement plus sain, j'aimeroy aussi cher que mon escoher eut passé le temps à jouer à la paume ; au moins le corps en seroit plus allègre. Voyez le revenir de là, après quinze ou seize ans employés : il n'est rien si mal propre à mettre en besogne. Tout ce que vous y reconnbissez d'avantage, c'est que son Latin et son Grec l'ont rendu plus fier et plus outrecuidé qu'il n'étoit party de la maison. Il en devoit rapporter l'âme pleine, il ne l'en rapporte que bouffie ; et l'a seulement enflée au lieu de la grossir.
Ces maîtres icy, comme Platon dit des sophistes, leurs germains, sont de tous les hommes ceux qui promettent d'être les plus utiles aux hommes, et, seuls entre tous les hommes, qui non seulement n'amendent point ce qu'on
leur commet, comme fait un charpentier et un masson, mais T empirent, et se font payer de l'avoir empiré.
Si la loi que Protagoras proposoit à ses disciples étoit suivie : ou qu'ils le payassent selon son mot, ou qu'ils jurassent au temple combien ils estimoient le profit qu'ils avoient reçu de ses disciplines, et selon iceluy satisfissent sa peine, mes pédagogues se trouveroient choués, s'étant remis au serment de mon expérience.
Mon vulgaire Perigordin appelle fort plaisamment « Lettreferits » ces savanteaux, comme si vous disiez « lettre-ferus », ausquels les lettres ont donné un coup de marteau, comme on dit. De vray, le plus souvent ils semblent être ravalés, mêmes du sens commun. Car le paisant et le cordonnier, vous leur voiez aller simplement et naïvement leur train, parlant de ce qu'ils savent ; ceux cy, pour se vouloir élever et gendarmer de ce savoir qui nage en la superficie de leur cervelle, vont s'embarrassant et enpêtrant sans cesse. Il leur échappe de belles paroles, mais qu'un autre les accommode. Ils connoissent bien Galien, mais nullement le malade. Ils vous ont déjà rempli la tête de loix, et si, n'ont encore conçu le neud de la cause. Ils savent la théorique de toutes choses, cherchez qui la mette en pratique.
J'ay vu chez moy un mien amy, par manière de passetemps, ayant affaire à un de ceux cy, contre-faire un jargon de galimatias, propos sans suite, tissu de pièces rapportées, sauf qu'il étoit souvent entrelardé de mots propres à leur dispute, amuser ainsi tout un jour ce sot à débattre, pensant toujours répondre aux objections qu'on luy faisoit ; et si étoit homme de lettres et de réputation, et qui avoit une belle robe.
Qui regardera de bien près à ce genre de gens, qui s'étend bien loing, il trouvera, comme moy, que le plus souvent ils ne s'entendent, ny autruy, et qu'ils ont la souvenance assez pleine, mais le jugement entièrement creux, sinon que leur nature d'elle même le leur ait autre-
ment façonné : comme j'ay veu Adrianus Turnebus, qui, n'ayant fait autre profession que des lettres, en laquelle c'étoit, à mon opinion, le plus grand homme qui fut il y a mir ans, n'avoit toutesfois rien de pédantesque que le port de sa robe, et quelque façon externe, qui pouvoit n'être pas civilisée à la courtisane, qui sont choses de néant. Car au dedans c'étoit l'âme la plus polie du monde. Je l'ay souvent à mon esciant jeté en propos éloignés de son usage ; il y voyoit si cler, d'une appréhension si prompte, d'un jugement si sain, qu'il sembloit qu'il n'eut jamais fait autre métier que la guerre et affaires d'Etat. Ce sont natures belles et fortes, qui se maintiennent au travers d'une mauvaise institution. Or ce n'est pas assez que notre institution ne nous gâte pas, il faut qu'elle nous change en mieux.
(Essais, livre I, chap. XXV.)