LXXV. — De la « pratique des hommes » dans l'éducation
En cette pratique des hommes, j'entends y comprendre, et principalement, ceux qui ne vivent qu'en la mémoire des livres : l'escholier pratiquera, par le moyen des histoires, ces grandes âmes des meilleurs siècles. C'est un vain étude, qui veut ; mais qui veut aussi, c'est un étude de fruit inestimable, et le seul étude, comme dit Platon, que les Lacédémoniens eussent réservé à leur part. Quel profit ne fera il, en cette part là, à la lecture des Vies de notre Plutarque ? Mais que mon guide se souvienne où vise sa charge et qu'il n'imprime pas tant à son disciple la date de la ruine de Carthage, que les mœurs de Hannibal et de Scipion ; ny tant où mourut Marcellus, que pourquoy il fut indigne de son devoir qu'il mourût là. Qu'il ne
(2,829) jij
luy apprenne pas tant les histoires qu'à en juger. C'est à mon gré, entre toutes, la matière à laquelle nos esprits s'appliquent de plus diverse mesure : j'ai lu en Tite Live cent choses que tel n'y a pas lu ; Plut arque y en a lu cent, outre ce que j'y ay su lire, et à l'adventure outre ce que l'auteur y avoit mis : à d'aucuns, c'est un pur étude grammairien ; à d'autres, l'anatomie de la philosophie, par laquelle les plus abstruses parties de notre nature se pénètrent. Il y a dans Plutarque beaucoup de discours étendus, trèsdignes d'être sus ; car, à mon gré, c'est le maître ouvrier de telle besogne ; mais il y en a mille qu'il n'a que touchés simplement : il guigne seulement du doigt par où nous irons, s'il nous plaît : et se contente quelquefois de ne donner qu'une attainte dans le plus vif d'un propos. Il les faut arracher de là, et mettre en place marchande : comme ce sien mot : Que les habitants d'Asie servoient à un seul, pour ne savoir prononcer une seule syllabe, qui est, Non, donna peut être la matière et l'occasion à La Boëtie de sa Servitude Volontaire. Cela même de luy voir trier une légère action, en la vie d'un homme, ou un mot, qui semble ne porter pas cela, c'est un discours. C'est dommage que les gens d'entendement aiment tant la brièveté : sans doute leur réputation en vaut mieux ; mais nous en valons moins. Plutarque aime mieux que nous le vantions de son jugement, que de son savoir ; il aime mieux nous laisser désir de soy, que satiété ; il savoit qu'es choses bonnes même on peut trop dire ; et que Alexandridas reprocha justement à celuy qui tenoit aux Ephores des bons propos, mais trop longs : « O étrangier, tu dis ce qu'il faut autrement qu'il ne faut. » Ceux qui ont le corps graile, le grossissent d'embourrures ; ceux qui ont la matière exile, l'enflent de paroles.
Il se tire une merveilleuse clarté, pour le jugement humain, de la fréquentation du monde : nous sommes tout contraints et amoncelés en nous, et avons la vue rac-
courcie à la longueur de notre nez. On demandoit à Socrate d'où il étoit : il ne répondit pas, d'Athènes ; mais, du monde : luy qui avoit l'imagination plus pleine et plus étendue, embrassoit l'univers comme sa ville, jetoit ses cognoissances, sa société et ses affections à tout le genre humain ; non pas comme nous, qui ne regardons que sous nous. Quand les vignes gèlent en mon village, mon prêtre en argumente l'ire de Dieu sur la race humaine et juge que la pépie en tienne, déjà les Cannibales. A qui il grêle sur la tête, tout l'hémisphère semble être en tempête et orage, et disoit le Savoïard, que : Si ce sot de roy de France eut su bien conduire sa fortune, il étoit homme pour devenir maître d'hôtel de son duc : son imagination ne concevoit autre plus élevée grandeur que celle de son maître. Nous sommes insensiblement touts en cette erreur : erreur de grande suite et préjudice. Mais qui se présente comme dans un tableau cette grande image de notre mère nature en son entière majesté ; qui lit en son visage une si générale et constante variété ; qui se remarque là-dedans, et non soy, mais tout un royaume, comme un trait d'une pointe trèsdélicate, celuy là seul estime les choses selon leur juste grandeur.
Ce grand monde, que les uns multiplient encores comme espèces sous un genre, c'est le miroir où il nous faut regarder pour nous connoître de bon biais. Somme je veux que ce soit le livre de mon escholier. Tant d'humeurs, de sectes, de iugements, d'opinions, de loix et de coutumes, nous apprennent à juger sainement des nôtres, et apprennent notre iugement à reconnoître son imperfection et sa naturelle foiblesse ; qui n'est pas un léger apprentissage : tant de remuements d'état et changements de fortune publique nous instruisent à ne faire pas grand miracle de la nôtre : tant de noms, tant de victoires et conquêtes ensevelies sous l'oubliance, rendent ridicule l'espérance d'éterniser notre nom par la prise de dix argoulets et d'un pouiller, qui n'est connu
que de sa chute : l'orgueil et la fierté de tant de pompes étrangières, la majesté si enflée de tant de cours et de grandeurs, nous fermit et assure la vue à soutenir l'éclat des nôtres, sans ciller les yeux : tant de milliasses d'hommes enterrés avant nous nous encouragent à ne craindre d'aller trouver si bonne compagnie en l'autre monde.
(Essais, livre I, chap. XXVI.)